Au début des années 2000, le producteur, acteur, réalisateur et scénariste américain Larry Fessenden, bien présent dans le circuit des productions horrifiques indépendantes, trimballe avec lui le scénario d’un film intitulé Depraved.

Présenté comme une adaptation du mythe de Frankenstein dans le New York contemporain, il ne suscite aucun enthousiasme à Hollywood, et reste donc au point mort pendant une bonne dizaine d’années. Entre temps, Fessenden produit, écrit et réalise plusieurs films de qualité variable, notamment Wendigo (2001), The Last Winter (2006) et Beneath (2013). Tous n’ont pu bénéficier que d’une sortie limitée, passant rapidement inaperçus auprès du grand public. Il réalise ensuite «N is for Nexus», l’un des moins bons segments de l’anthologie horrifique The ABC of Death 2 (2013). Outre le fait qu’il ne raconte pas grand chose, ce court métrage est exemplaire du goût du réalisateur pour un style de montage que ses défenseurs qualifieraient d’«arty», là où des spectateurs moins enthousiastes invoqueraient plus volontiers les termes «brouillon» ou «pompeux». Prudence est donc de mise face à Depraved, projet ranimé tout récemment par Fessenden lui-même via un financement indépendant, et tourné pour un budget dérisoire avec des acteurs peu ou pas connus (mis à part peut-être Chloe Levine, qui joue le rôle d’Angie dans la série The OA). Toutes ces limites n’empêchent pourtant pas le film d’être visuellement de bonne tenue.

Même si Depraved est tourné en numérique, son réalisateur a essayé de lui donner des allures de «grande forme», grâce au format 2.39 : 1 et à l’usage d’une caméra Red One à objectif 35mm. La couture tient bon, le résultat est tout à fait correct, donnant un semblant de grain à une histoire abordée sous un angle très… organique. Là où plusieurs adaptations de Frankenstein se concentraient sur le monstre tout en le caractérisant comme une altérité, Depraved choisit carrément d’adopter son point de vue, de nous faire ressentir sa sensibilité au monde, et de le sortir (du moins pour un temps) de cette même altérité. Outre le simple fait de lui donner un nom (Adam, dont la référence est plus fine qu’il n’y paraît), Fessenden concrétise cette idée au travers de la soumission de l’image à la subjectivité du personnage, permettant, par la même occasion, de distinguer son cerveau du reste de son corps. Autrement dit, le film arrive à retranscrire par la mise en scène le principe même d’un corps chimérique, dont les pièces éparses conservent toujours la «mémoire» de leurs anciens propriétaires. L’image incarne plus particulièrement celle du cerveau, qui appartenait autrefois à Alex, brutalement assassiné dès le début du film. Quelques instants plus tard, le monstre ouvre les yeux et se regarde dans un miroir. Le corps n’est plus le même, et pourtant le montage nous fait comprendre que cet être est en partie Alex. Pas besoin de réplique pour expliciter quoi que ce soit, la narration visuelle étant d’une limpidité remarquable.

Le deuxième tiers du film se focalise quand à lui sur la progressive conscience de soi du monstre, aidé par Henry, son créateur. Petit à petit, Adam acquiert des connaissances, des réflexes, la parole, et se découvre lui-même au travers du regard des autres. Son passage rapide de l’enfance à l’adolescence crée un décalage assez touchant, notamment par rapport à la découverte très innocente de son propre corps d’adulte, sculpté par des cicatrices qui le rendent presque désirable. Cela n’échappe pas à Liz, la petite amie d’Henry, qui sous couvert d’une empathie débordante, flirte doucement avec la nécrophilie. Il y a là quelque chose d’assez beau dans ce corps qui attire, alors qu’il ne cesse de se rejeter lui-même. Le protocole médical nous est d’ailleurs clairement expliqué au début du film: en gavant sa création de médicaments, Henry compte détruire son système immunitaire, afin que le corps ne rejette pas les organes greffés. La poésie du récit se double presque à chaque fois de quelque chose de très concret, la chair faisant office de memento mori d’un esprit qui ne serait rien sans son corps, toujours déjà en train de pourrir.

La métaphore est belle, mais explicitée assez lourdement au travers d’une séquence au Metropolitan Museum of Art, où le personnage de Polidori, l’étrange associé d’Henry, explique à Adam devant une peinture de Jackson Pollock que toute création de l’humanité contient toujours en elle les conditions de sa propre destruction. L’image parle, si bien que le discours ne fait qu’appuyer ce que l’on comprend déjà, presque sur un mode dissertatif. Reste à savoir si Adam est le reflet de cette pensée, ou bien s’il est une tentative de «colmatage» de cette nature proprement destructrice. Autrement dit, de quoi Adam est-il la métaphore? Le film donne une première réponse. Reste à savoir si elle est viable. Et là, c’est le drame. Après avoir consciencieusement exploré de passionnantes piste pendant près d’1h40, voilà que le film se saborde lui-même, au travers d’une fin expéditive, moche et brouillonne, où l’hommage fauché prend le pas sur tout le reste. Le monstre s’en retourne brutalement à l’altérité, le film faisant fi de la complexité qu’il a lui-même développée.

Sans cette fin catastrophique, aussi bien dramaturgiquement que stylistiquement (on y retrouve les tics de montage qu’avait Fessenden sur «N is for Nexus»), Depraved aurait pu être une excellente surprise, sa première heure et demie pouvant légitimement être considérée, avec le Frankenstein de la série Penny Dreadful, comme l’une des plus belles interprétations récentes du personnage créé par Mary Shelley. Aussi, est-ce pour cela qu’on ne peut que conseiller son visionnage, avec néanmoins cette inévitable frustration de devoir vous prévenir de son ratage final. Quel dommage, ce personnage méritait tellement mieux. Depraved est sorti directement sur internet aux Etats-Unis le 13 septembre 2019 et demeure inédit en France