Unique film de son auteur, interdit trois ans par la censure américaine, un cauchemar sans autre dialogue que le ricanement de l’héroïne.

Une jeune femme se réveille d’un cauchemar dans un hôtel minable de Venice. Elle quitte l’habitation et se promène dans la nuit. Elle rencontre un vendeur de journaux nain qui lui présente le journal du jour qui titre en manchette: “Assassinat mystérieux”. Elle sourit énigmatiquement et se promène rapidement. Dans une allée sombre, un rôdeur l’approche et l’attrape. Un policier la sauve et brutalise l’homme ivre alors qu’elle part. Parallèlement, un souteneur moustachu s’approche d’elle et l’entraîne dans la limousine chauffée d’un homme riche et gras. Pendant qu’ils traversent la nuit, elle se remémore sa jeunesse tragique et son père violent qu’elle avait poignardé à mort après avoir tiré mortellement sur sa mère infidèle.

L’homme riche l’emmène dans des bars et des boîtes de nuit et finalement à son élégant appartement à grande hauteur. Il l’ignore d’abord alors qu’il se délecte d’un copieux repas. Elle le tente, et quand il s’avance sur elle, elle le frappe avec un couteau, puis le pousse vers la fenêtre, ce dernier s’agrippe après le pendentif de la femme et l’arrache, mais il finit par tomber dans le vide. La femme sort du bâtiment dans la rue, le corps de l’homme riche est entouré de badauds. Elle parvient à se saisir du pendentif en coupant la main du cadavre avec un couteau. Une patrouille apparaît, un policier la traque avec un projecteur alors qu’elle s’enfuit, celui-ci semble avoir le visage de son père. Elle cache la main coupée dans le panier d’une vendeuse de fleurs aveugle. Le souteneur réapparaît et l’entraîne dans un club… Un public enthousiaste regarde un groupe de jazz jouer… Et la Alice de ne pas se réveiller de son cauchemar éveillé.

A la base, c’est l’histoire d’un fils d’exploitant de salles de cinéma du Minnesota qui s’est servi du cauchemar de sa secrétaire Adrienne Barrett pour l’éveiller et le tourner en six jours avec cette dernière dans le rôle principal. Au cinéma, c’est devenu le parcours d’une femme errant un couteau à la main dans le quartier de Venice, à Los Angeles, enfermée dans une boucle onirique dont personne n’est jamais sorti (le film, le réalisateur, l’actrice). En moins d’une heure, le spectateur assiste donc à «un rêve dans le rêve». On assiste à des visions hallucinées, on croise des êtres menaçants venus d’ailleurs: un nain vendeur de journaux (Angelo Rossitto, découvert dans Freaks, la monstrueuse parade, de Tod Browning), un obsédé sexuel obèse (Bruno VeSota, pote de Corman, grimé en Orson Welles), un policier ayant le même visage qu’un père naguère poignardé (Ben Roseman, dans un double-rôle).

Apparemment dépité par l’échec de Dementia – une sortie très discrète dans une seule salle new-yorkaise en 1958, en complément de programme à un documentaire consacré à Picasso, pour deux semaines d’exploitation et aucune distribution à l’étranger, notamment en France où il demeure inédit -, John Parker a abandonné le film, récupéré plus tard par le producteur Jack H. Harris qui en fit un remontage mainstream sous le titre «The Daughter of Horror» en supprimant les passages équivoques pour greffer la voix-off de Ed McMahon, star de la télévision américaine, paraphrasant des événements qui se passent de commentaires. Dans tous les cas, il reste l’essentiel: une somptueuse mise en scène réveillant l’appétit de merveilleux des surréalistes et un style anticipant l’ambiance B movie, les épisodes de La Quatrième dimension et de manière générale tout un pan du cinéma fantastique américain.

Involontairement ou non, John Parker convoquait l’expressionisme de Pabst. Mais, un peu à la manière de Maya Deren (Meshes of the afternoon), il faut voir à quel point son coup d’essai a nourri d’autres cinéastes. De ce film, Preston Sturges disait qu’il lui avait «fouetté le sang et purgé la libido». Hitchcock s’en est inspiré pour Psychose. Cocteau et Buñuel en sont tombés amoureux. David Lynch l’a revu suffisamment de fois pour en devenir dingue. Et, pour John Waters, c’est l’un des films les plus insensés de l’histoire du cinéma doublé d’une expérience hallucinante et hallucinogène.

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