Dellamorte Dellamore, mélancolique gardien de cimetière, a du pain sur la planche. Les morts enterrés dans son cimetière reviennent à la vie et cette mystérieuse épidémie se propage de tombe en tombe, de nuit en nuit. Une merveille bis et culte signée Michele Soavi.

PAR JEREMIE MARCHETTI

Nous sommes en 1993 et tout le monde s’accorde sur le fait que le cinéma fantastique et d’horreur italien est définitivement à six pieds sous terre (même le cinéma de genre en général, en fait). Mais en guise de résurrection, même temporaire, quoi de mieux qu’un prodigue tardif pour racler le sol et extirper le cercueil d’un genre qui n’a pas échappé à l’exil télévisuel et culturel du cinéma italien? Ce prodigue, c’est Michele Soavi, qu’on imaginait alors comme le saint-sauveur à l’époque de Bloody Bird, se frayant un chemin au milieu des idoles agonisantes, puis qu’on a vu embobiné par Dario Argento, lui-même en perte de vitesse. Traversés d’instants splendides, Sanctuaire et La Secte dénotaient largement dans l’océan de bêtises qu’on se mangeait alors aux kilomètres (la saga dépotoir La Casa, Killer Crocodile, et autres Paganini Horror); ce qui n’a pas empêché le principal concerné de se faire clairement étouffé par le maître et producteur à bord.

Il fallait donc une libération au milieu des ruines, une apparition fulgurante: et ce sera Dellamorte Dellamore, où Soavi s’attaque à l’univers de Tiziano Sclavi, créateur de la bande-dessinée Dylan Dog où un outsider dégommait des créatures surnaturelles à la chaîne. Soavi gardera alors les traits du personnage, laissant de côté Matt Dillon initialement prévu pour un Rupert Everett ici dans son contre-emploi le plus spectaculaire, troquant son flegme britsh pour une figure virile en marge du monde: celle de Francesco Dellamorte, gardien du cimetière de la petite ville de Buffalora. Sans qu’on sache pourquoi, les morts qui y sont enterrés reviennent à la vie sept jours après leur décès, errant dans le cimetière sans but précis: dévorer les vivants d’une part, s’enfuir peut-être. La mission de Francesco: leur coller une balle dans la tête pour les faire revenir de là où ils étaient sortis. En guise de compagnon d’infortune, Gnaghi, mémorable François Hadji-Lazaro (alors sorti du groupe des Garçons Bouchers et habitués des caméos zarbis), qui ne sait communiquer qu’à travers une seule et unique onomatopée. Comme le résume alors si bien Francesco: «sur sa carte d’identité, il y a écrit «signe particuliers: tous»! Ce duo reprenant le mythique schéma de Don Quichotte et Sancho Panca poursuivent leur job ingrat et atypique… jusqu’à ce que l’amour s’en mêle.

Au détour d’un enterrement, Francesco tombe en effet raide dingue d’une veuve pulpeuse, tendance Jessica Rabbit des tombeaux (le mannequin Anna Falci, qu’on verra ensuite dans les téléfilms de Noël de Lamberto Bava). C’est le début des emmerdes, bien évidemment. Comme pour trancher radicalement avec le cinéma de ses papas (Amato, Fulci, Argento, Lenzi…), Soavi oublie l’imagerie de ses pairs et joue sa propre symphonie déglinguée, qu’il élabore comme un poème bizarre voire comme un conte picaresque où il est impossible de savoir ce qui va surgir à la bobine suivante. Un goût inopiné pour le grotesque et le non-sens qui n’est sans doute pas sans lien avec sa collaboration avec Terry Gilliam, puisque Soavi fut assistant-réalisateur sur le naufrage (mais quel tournage de Crazy Terry ne l’a pas été?) des Aventures du Baron de Munchausen, allant jusqu’à lui repiquer sa Grande Faucheuse ailée.

Dans un grand mixer gothique, ça baise sur les tombes, ça s’embrasse dans les ossuaires, ça vomit d’amour, les têtes explosent, les corps s’échauffent pour mieux se refroidir. On passe de gags visuels à la limite du slapstick à des emprunts bouillonnants à la peinture surréaliste, comme l’île des morts de Bocklin surgissant dans la nuit quelques minutes après une scène de baiser vertigineuse mimant Les Amants de Magritte. Tout est possible. Dellamorte Dellamore peut virer remake de Sueurs Froides ou bien fable existentialiste s’il en a envie. On peut y faire subitement parler les morts, les faire rouler au clair de lune ou les blaster sur fond de pop turque. Le rire s’y mêle sans complexe à l’effroi, comme lorsque une armée de boys-scouts et de nonnes zombies, mis trop tardivement en terre, déferlent entre les tombes. A force de mêler les morts et les vivants, le héros, comme le spectateur, finit par en perdre la tête: clamsés ou pas, on est finalement tous très cons, et bien évidemment très seuls. «On se sent seul dans son linceul» chante la tête coupée dont tombe amoureux le bras droit de Francesco. Tout pousse vers les contrastes et le décalage: le jour, le cimetière est d’une beauté blanche méditerranéenne, alors que la nuit, il devient le terrain vague des chouettes et des fantômes. Devant faire le deuil de Tangerine Dream, Soavi chope Manuel de Sica pour sa b.o, le bonhomme swinguant entre un synthé rappelant les séries z de Peter Jackson et des échappées repiquées à Motorhead. Oui tout ça tout ça. Jusqu’à à arriver (littéralement) au bout du tunnel, au bord du vide: et nous finirons là, nos tristes vies résumées à ce pont brisé, ce néant. L’amour et la mort, encore et encore. L’humanité dans un snowglobe. Inconsciemment, on attend encore une telle comète dans le cinéma italien…

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