La réalité n’est-elle pas le pire des films d’horreur? Le réalisateur Goran Marković répond oui. Son film Déjà Vu est un effroyable (donc fabuleux) film d’horreur, à déterrer de toute urgence.

PAR JEREMIE MARCHETTI

Dans une Serbie éclatée (ou plutôt ex-Yougoslavie dans le cas présent), le réalisateur Goran Markovic s’était fait une spécialité de dépeindre la société dans laquelle il vivait comme un cauchemar à ciel ouvert. En 1982, pour son coup d’essai Variola vera, il s’inspire d’un cas de variole galopante ayant eu à Belgrade dix ans plus tôt pour raconter l’infernale débandade d’un hôpital après une quarantaine forcée – en voyant le résultat, on se dit qu’il était clairement à deux doigts de briller comme le Romero serbe. En 1987, il frappe encore plus fort avec Déjà Vu, en l’occurrence du jamais vu bien costaud. La France, quelquefois ouverte au cinéma de l’Est, lui dresse alors dans sa grande bonté un tapis rouge durant l’édition de 1990 du festival d’Avoriaz. Markovic y rafle le prix du jury et de la critique avec son satirique Point de Rencontre (déjà plus léger que les films sus-cités), et Déjà vu se contente de squatter la rétrospective consacrée aux films venus du froid. Ironiquement, aucun des deux films ne sortira en France. Ni ailleurs en fait.

Construit comme le souvenir d’un souvenir, Déjà Vu commence fort, façon Argento/De Palma de la belle époque: dans un plan séquence en vue subjective, un quidam entre dans un théâtre et s’apprête à assister à un concert. Le musicien, annoncé comme absent, est remplacé par un vieux croûton qui évoque quelque chose de fortement désagréable au jeune homme, ce fameux «déjà vu» du titre. Et nous voilà soudainement transporté en 1971, dans une école où officie Milhailo, un prof de piano timide et renfermé, coincé entre des cours d’espéranto et de karaté. Mais une nouvelle recrue fait tourner toutes les têtes: Olgica, une bombe atomique enseignant beauté et savoir-vivre à ses dames, qui enflamme tout le personnel masculin. Malgré les assauts répétés de ces messieurs, elle jette son dévolu sur le brave vieux garçon, qui n’en croit pas ses yeux. Car Olgica sait ce qu’elle veut, se fait comprendre et n’hésite pas à mettre au placard tous les bon vieux sentiments dégoulinants qui rendent les choses si compliquées. Peu habitué aux contacts charnels, Mihailo tombe amoureux de la jeune femme et voit ses vieux démons ressurgir: car oui, les petits riens de cette rencontre le renvoient à des moments clefs de son enfance, pour le pire et uniquement pour le pire. La peur de rejouer du piano, le comportement abject de son père, la montée du communisme (illustrée dans un flash-back fatal et atroce), le sadisme de la bonne à tout faire qui le terrorisait… Le bruyant orgasme de sa partenaire lui rappelle par exemple celui de sa mère, auquel il a malencontreusement assisté. De même, jouer de la musique lui fait revivre une humiliation durant une fête… C’est déjà vu pour lui, trop vu. Goutte de souvenirs après goutte de souvenirs, le vase à névroses se remplit jusqu’au débordement.

Pétage de câble tragique il y aura, et il sera sale, jusqu’à boucler la boucle dans un dernier geste poétique et sans pitié: l’humain chez Markovic est condamné à répéter les mêmes conneries, les mêmes horreurs. Il y a là un cynisme que n’aurait pas renié Verhoeven, jusque dans ce personnage féminin dont le féminisme éclatant n’exclut pas un comportement aussi odieux que ceux des autres personnages. Et au delà de ça, il y a aussi un réalisateur qui ne ménage pas les effets de ce mélo sordide et sanglant, multipliant les angles tarabiscotés, observant son pays sous un filtre nauséeux et capturant des atmosphères étouffantes où l’on sent presque à plein nez les bouffées âcres de poussières. Un grand film sur la folie confirmant qu’au fin fond du couloir du cinéma chaos de l’est, les films puissants se cachent pour mourir… Ou, alors, pour attendre une renaissance. Découvrez-le.

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