Nul ne peut ignorer la dimension visionnaire de De bruit et de fureur, annonçant le mal-être et l’explosion sociale dans les cités avec autant de violence que de grâce.

PAR ROMAIN LE VERN

À la mort de sa grand-mère, Bruno (Vincent Gasperitsch, atone), enfant rêveur et solitaire de 13 ans débarque à la cité des Guillands à Montreuil. Délaissé par sa mère, il doit gérer sa nouvelle existence dans une banlieue parisienne à se flinguer. D’un niveau scolaire très faible, il entre dans un C.E.S. Là-bas, il rencontre une prof (Fabienne Babe, courageuse) qui saura percevoir sa sensibilité et Jean-Roger (François Negret, impressionnant), terreur de l’établissement flanqué d’un père violent (Bruno Crémer, exceptionnel). Au contact de ce dernier, Bruno y fait l’apprentissage de la violence de leur banlieue, des bandes délinquantes, de la misère sociale, des adultes au chômage et des enfants en échec qui matent librement des films d’horreur (Zombie de Romero) et des pornos. Lorsque cette violence devient trop forte, il se réfugie dans un monde imaginaire où une femme, à la fois mère consolatrice et fantasme sexuel, vient lui apporter un peu de quiétude et de douceur dans ce monde de brutes…

On résume si souvent les films sur la banlieue française comme elle va mal à La Haine (Mathieu Kassovitz, 1995) et Ma 6-T va crack-er (Jean-François Richet, 1996) qu’il importe quelque peu de remettre les pendules à l’heure. Ainsi, à la fin des années 80, un film, il est vrai moins dans la séduction stylistique et l’épate, ne revendiquant pas comme influence les classiques de la culture urbaine US (Jungle Fever de Spike Lee, Boyz N the Hood de John Singleton…), avait déjà frappé très fort en retranscrivant la banlieue comme on ne la montrait pas. Son seul défaut : il était seul dans son coin.

Ancien instituteur et ancien professeur de collège à Bagnolet, non loin de Montreuil, Jean-Claude Brisseau savait de quoi il parlait, sensible qu’il était – et qu’il demeure toujours – aux enfants de la République abandonnés sur le bas-côté. Issu d’un milieu populaire, il a lui-même grandi dans une cité HLM et connu la petite délinquance. Mais rien de comparable à celle qui se profilait lorsqu’il enseignait. C’est auprès de ses élèves qu’il a découvert une nouvelle réalité d’une violence insoupçonnée. Ainsi, il regarde la jeune génération devenir plus violente que la précédente génération et De bruit et de fureur parle précisément de cette escalade, de cette surenchère, de cette inflation glauque. En voulant communiquer sur le sujet et appeler un chat un chat, Brisseau a dû faire face aux critiques acerbes de quelques élus de gau­che parisiens politiquement corrects assurant que son film offrait une vision violente, exagérée voire condescendante de la banlieue. Le temps donnera raison à Brisseau qui confirmait là toutes les promesses placées en lui après un excellent et rarissime premier long métrage, Un jeu brutal (1981), opposant un père psychopathe et sa fille infirme.

Comme tous les films forts, De bruit et de fureur, que Brisseau a pu tourner grâce au soutien d’une productrice formidable (Margaret Ménégoz, via Les Films du Losange), montre ce qui va à l’encontre de l’éducation et ce que l’on refuse d’admettre. C’est aussi un film en avance, donc un film visionnaire dans son discours sur la solitude, le groupe, l’héritage, l’ennui ou encore le leurre de la fameuse «réussite sociale». La pauvre et brave prof jouée par Fabienne Babe, symbole d’une République bafouée, se prend des baffes dans la gueule en cours par cette racaille de Jean-Roger qui, infiniment plus énervé que nos deux amis des Valseuses dans les années 70, veut littéralement foutre le feu aux institutions et méprise tout ce qui représente l’ordre. La scène est doublement dérangeante parce qu’il s’agit d’une femme sans défense agressée sous nos yeux par un délinquant et qu’elle n’est pas préparée pour l’affronter. Ainsi, la prof doit se faire à l’évidence que ses bonnes intentions et sa générosité de petite blanche des classes moyennes ne peuvent hélas rien contre la violence aveugle de l’environnement de haine dans lequel elle enseigne. Très seule, oie du système, elle se révèle impuissante même si la séquence finale de la lettre écrite par Jean-Roger rachète un peu ses efforts et l’amène à reconsidérer sa fonction différemment.

A l’inverse, il y a l’image écrasante du père, interprété par Bruno Cremer, acteur qui mérite une reconnaissance éternelle pour avoir eu le culot de s’aventurer dans ce film et d’assurer ce rôle redoutable de truand prolétaire, primaire et pseudo-anarchiste. Il obéit à ses instincts et son absence d’éducation l’empêche d’éduquer ses propres enfants autrement que par la violence. Son appartement est devenu une zone de non-droit où la République, menacée par un fusil à pompe, ne peut accéder. Grâce à la composition du comédien, Brisseau réussit à nuancer ce portrait d’homme rustre voyant sa propre violence se retourner contre lui. Face à ce modèle, le jeune voyou Jean-Roger sait avant même de grandir que son avenir est foutu. Et ce qui le détruit, c’est de voir la réussite de son frère aîné, enfant de la République ayant réussi son émancipation sociale par les études et la culture, ayant quitté les quartiers sensibles pour vivre ailleurs avec une femme. Jean-Roger jalouse secrètement cette nouvelle vie et, en revenant sur les lieux où il a grandi et où Jean-Roger croupit désormais avec sa bande de délinquants, ce frère le renvoie à l’échec de sa vie. Il trouvera un moyen atroce façon Chiens de Paille de Sam Peckinpah pour se venger et lui rappeler son origine. Ce seront les prémisses d’une tragédie. De bruit. De fureur.

Le modèle incontestable de De Bruit et de Fureur reste Los Olvidados (Luis Buñuel, 1950) où le rêve permettait de supporter une réel effroyable. Brisseau reprendra cette dialectique pour dispenser des visions poétiques et surréalistes (la relation entre Bruno et la femme de ses rêves), comme autant d’irruptions sensibles dans un contexte social ultra-tendu. Elles seraient grotesques, si Brisseau n’y croyait pas à 100%. C’est grâce à cette propension à nous faire croire en l’incroyable, cette dimension cosmique que l’on reconnaît d’ailleurs ses meilleurs films, qu’il s’agisse d’une faille temporelle faisant basculer un trio amoureux de l’autre côté du miroir et dans une autre époque (Choses secrètes) ou d’un vieux monsieur rationnel affirmant à un fantôme que sa présence ne l’effraie pas (La fille de nulle part).

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