Dans Days, son onzième long-métrage, sélectionné en compétition officielle lors de la 70e édition de la Berlinale, le taiwanais Tsai Ming-Liang filme avec son écosystème habituel (pas de dialogue, long plans-séquences, brusques montées d’émotion…) la rencontre de deux hommes dans une chambre d’hôtel. Un peu de chaleur humaine dans ce monde inhospitalier et c’est sublime.

C’est un film de deux heures, sans dialogue. Et ceux qui ne supportent pas le cinéma contemplatif (et a fortiori le cinéma hyper-radical de Tsai Ming-Liang) décéderont sur place. Les autres, en revanche (et en théorie, ils nous lisent) seront aux anges. Pour ceux qui ne le connaissent pas, ce cinéaste taïwanais raconte des histoires de rien desquelles affleure l’essentiel, retranscrit au plus juste la solitude de l’homme face au monde (en attente d’une main tendue, comme à la fin de The Hole), en respectant l’horloge intérieure de personnages en décalage avec la société, endeuillés (Et là-bas quelle heure est-il?), romantiques (La saveur de la pastèque) et parfois même ostracisés (Les chiens errants). Dans Days, son dernier et onzième long métrage, disponible sur Arte Tv, c’est la maladie qui tient à l’écart et donne à voir le monde autrement. Regarder la pluie qui tombe comme si c’était la dernière fois. Contempler la cime des arbres fouetté par le vent et la pluie à travers une baie vitrée. Mais alors que tout semble foutu, c’est la vie aussi, le rapport à l’autre, qui console. C’est la part poétique de ce cinéaste qui prend son temps et laisse l’émotion poindre, parfois de façon inoubliable (qui a oublié le poisson blanc de Et là-bas quelle heure est-il? ou la salle de cinéma déserte dans Goodbye Dragon, Inn). Un cinéma triste mais heureux d’être triste, pas du tout dans une mélancolie morbide, pleinement aux aguets d’une épiphanie, avec des gens qui attendent au calme, en silence, cette fameuse main tendue. Et quand ça se produit, telle l’interaction entre deux nuages, alors l’effet est fulgurant, magique, comme un éclair dans un ciel bleu. Et alors, enfin, oui, l’attente en valait la peine.

Dans Days, qui respecte ce rituel d’épiphanie espérée, le minimalisme est bien entendu de rigueur. On suit deux hommes: le Laotien Anong Houngheuangsy et Lee Kang-sheng, acteur fétiche/ami pour la vie de Tsai Ming-Liang, vu dans tous ses films. Au départ séparés par un montage alterné avant d’être réunis dans le même plan. Et rien d’autre. Le premier, plus jeune, vit en ville, lave des aliments, les cuisine. Le deuxième, plus vieux, vit à la campagne, désœuvré et surtout inconsolable. Effet miroir, Lee Kang-sheng ne feint pas le torticolis – rien de simulé lorsqu’on le voit le haut du dos fumant de charbons ardents lors d’une séance d’acupuncture. Tsai Ming-Liang, qui creuse sa veine documentaire en temps réel après Les Chiens Errants, filme cette douleur, avec empathie, au plus près du réel, au plus près du corps. Des éléments font écho entre les deux hommes, notamment le rapport à l’eau (autre motif habituel de TML).

Reste une part de mystère puisque l’on ne sait pas ce qui les lie réellement, s’ils se connaissent ou s’il s’agit d’une relation tarifée. Mais on l’imagine volontiers. On sait juste que l’un a des gestes doux (la préparation minutieuse et délicate d’un plat avec des mains expertes) et que l’autre souffre terriblement (ladite séance d’acupuncture durant laquelle on ressent physiquement la douleur); l’un vit dans des conditions précaires, l’autre dans l’oisiveté. Le film a des allures de marche funèbre, celle d’un homme qui se laisse mourir, jusqu’à ce que le désir renaisse brusquement. Avant la séparation et que chacun retourne à sa solitude. Le climax érotique est d’une beauté sans nom, avec ce qui se passe hors champ et dans le champ, un moment suspendu dans le temps qui affole toutes les horloges. Dans sa façon bien à lui de charrier autant d’émotions fortes et de faire circuler un tel flux, sous son apparente placidité, TML réussit à nous emballer pour de bon. Et ce qui hisse l’exercice à un niveau supérieur, c’est l’impression de regarder là le vestige d’un cinéma ancien, que certains qualifieraient volontiers de cinéma de musée s’il n’était pas aussi vivant. Un cinéma concentré sur l’humain et sur le trouble, nu de toute afféterie, de tout vernis à la mode et tout jugement moralisateur. Un cinéma comme on n’en fait (presque) plus, où l’on prend le temps de regarder par la fenêtre, de se demander l’heure qu’il est là-bas.

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