Un gamin qui croyait un peu trop aux vampires au milieu de nulle part, et soudain le drame. Électrochoc dans un champ de blé, L’enfant miroir impressionnait pour un premier film, si plein de mystère et de maîtrise tout en refusant de se coller à l’étiquette d’un seul et unique genre. Bien que british, Philip Ridley y fantasmait une «american gothic» qui ne comptait pas disparaître en fumée si rapidement. Durant le tournage de son film, il brode les éléments d’un autre long-métrage, qui poursuivrait cette vision imaginaire (quoique…) d’un territoire qu’il ne connaît que de loin. Cela donnera The Passion of Darkly Noon, titre évocateur, qui fera moins de bruit que son prédécesseur et disparaîtra des mémoires d’autant plus vite.

Comme dans L’enfant Miroir, nous voilà dans une Amérique d’à-peu-près: après le Texas, on pense au Colorado, au Montana. Des images d’Épinal pour petits garçons perdus et bûcherons à l’ombre du monde. Folie car en réalité tout a été tourné en Allemagne, preuve que le cinéma est encore et toujours le plus beau mensonge qui soit. Forêts de contes pour conte sauvage. Petit poucet dans un corps d’adulte, un jeune homme épuisé (Brendan Fraser) marche à en crever, avant de finir tête la première sur la route. Il sera sauvé et amené à une jeune femme d’une extraordinaire beauté (Ashley Judd) vivant recluse dans la forêt. Une bonne fée en somme, veillant le berceau de son rescapé. Chez ce dernier, ne subsistent que de flous souvenirs: la photo de ses parents et une Bible où se trouve marqué son nom: Darkly Noon. Membre d’une communauté religieuse intégriste, Darkly en est le seul survivant, tous ses proches ayant été massacré par une foule furibarde (du moins, c’est ce qu’il prétend). Homme-enfant mal aimé et éconduit sur les sentiers d’une Bible intolérante, le jeune homme tombe évidemment en pâmoison devant son hôte, libre, sensuelle, généreuse, mais le coeur appartenant à un meunier muet (Viggo Mortensen, déjà présent dans L’enfant miroir). Mais on ne tombe pas amoureux de marraine la fée… Quelle idée! Rongé par la culpabilité et la haine que lui ont transmis des années d’éducation de grenouilles de bénitiers, Darkly s’enfonce alors dans une colère noire qui va mener, inexorablement, au pire.

Les anti-héros de Ridley, fragilisés par une jeunesse en feu, sont piégés dans leur vision étroite du monde, où l’on voit tour à tour des vampires (L’enfant miroir), des sorcières (Darkly Noon) ou des démons (Heartless) là où il n’y en a pas. Mais Darkly est le seul qu’on aura bien du mal à prendre en compassion: le film entier est bâti sur cette fièvre primitive qui bouillonne et qui explosera lors d’un final «terminatoresque» très spectaculaire certes, mais peut-être un peu too much pour le bien de Ridley. On admire cependant comment l’auteur trifouille l’esprit malade de son personnage principal et peaufine le look de ses images. Après les parterres dorées et les ciels bleus de L’enfant Miroir qui évoquaient Hopper et Magritte, vient un Scope écrasant des paysages  surexposés pour mieux simuler un soleil aveuglant qui dore comme il crame, mais n’arrivera pas à illuminer toutes les ténèbres qui galopent. Une chaussure géante qui flambe sur l’eau, des fantômes dans les arbres, une grotte préhistorique, un guerrier rougeoyant surgissant dans la nuit: on tire des vignettes belles et bizarres comme les pétales d’une fleur.

L’assurance de l’auteur, en particulier d’un point de vue technique, fait une belle enjambée: Ridley y affine son montage et le brusque, avec de nombreux jump-cuts épousant l’impulsivité de son personnage principal. Brendan Fraser, qui ne brillait pas par ses choix de carrière (combien de Georges de la Jungle ou de California Man pour un Ni dieux Ni démons?), était le choix parfait dans ce clivage entre un James Dean poupon et un ange exterminateur. Ashley Judd, pure, ressemble à un astre solaire ambulant. On a souvent rapproché, un peu à tort, Ridley de David Lynch. Le bonhomme ira pourtant assumer l’affiliation en offrant un rôle crucial de foldingo à Grace Zabriskie (foldingo et Zabriskie…pléonasme isn’t?). Sous un soleil de Satan, Darkly Noon n’invente pas l’eau chaude en désignant la frustration sexuelle comme l’un des terreaux de l’extrémisme religieux. Mais avec sa gueule de fable dont l’effet balance entre la caresse et la brûlure de cigarette, on veut bien mettre un genou à terre.

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