Avec Dark Water, Hideo Nakata s’imposait comme le maĂ®tre de la peur par infiltration.

PAR ROMAIN LE VERN

Hideo Nakata l’a répété jusqu’à l’écœurement à chaque interview dispensée à l’occasion des sorties de ses longs métrages dans l’Hexagone, soit Ringu (1998), Dark Water (2002), Le Cercle 2 (2005) et consorts : «Ne vous méprenez pas, je ne suis pas fan de films fantastiques ou de films d’horreur. Moi, ce que j’aime, ce sont les films sentimentaux, les mélodrames… Quand je fais des films fantastiques, j’ai besoin d’être stimulé par le travail des autres, de manière à ce que je puisse être dans une humeur. Par exemple, je pense à Tokaïdo Yotsuya Kaidan, de Nobuo Nakagawa, que j’ai vu à plusieurs reprises pour faire Ringu.» Avant de confier adorer les femmes au point de les comprendre, au point de ressentir comme elles, d’être comme elles : «J’ai été élevé par ma mère. Mais je n’ai pas envie de rentrer dans les détails. Ma vie personnelle ne doit pas influer sur mon travail. J’ai une sensibilité qui me permet d’apporter de l’émotion aux personnages et aux situations. Dans le roman Ringu, de Koji Suzuki, le protagoniste était un homme. C’est le scénariste Hiroshi Takahashi qui m’a suggéré cette idée et m’a dit que si on effectuait ce changement, je serai alors nettement plus à l’aise et doué.»

C’était donc ça : raconter l’horreur du point de vue des femmes, avoir de la compassion pour leur combat et leur souffrance, ne pas avoir peur des femmes monstres ou des femmes fantômes (après tout, Nakata n’a jamais vraiment détesté Sadako dans ces Ringu), les prendre dans les bras pour qu’elles trouvent un peu de sérénité. Cette méthode consistant pour un réalisateur masculin à raconter une histoire du point de vue féminin ou plus précisément des mères sacrificielles lui a offert du succès pendant le bug de l’an 2000 et permis d’avoir une côte irrésistible auprès des fans de fantastique pur à la Jacques Tourneur, un peu comme un autre conteur doué M. Night Shyamalan. Shyamalan et Nakata ont d’ailleurs comme autre point commun d’avoir brutalement abandonné un système, «de peur de se répéter» dixit Nakata et d’avoir dès lors perdu de leur superbe. Nakata avait tenté de se faire un nom à Hollywood, aux commandes de The Ring 2 qui devait «boucler la boucle». Mais sa langue, sa sensibilité, son humilité d’artisan et sa discrétion ne lui avaient pas permis de s’imposer dans ce monde im-pi-to-ya-ble, se contentant de petites productions sans génie voire embarrassantes au Japon comme ailleurs (L Change the World, bouillie pour teenagers désincarnée ou encore Chatroom, sorte de remake très daté de Suicide Club de Sono Sion qui nous avait beaucoup peiné en son temps). Ce qui, en d’autres termes, s’appelle se tirer une balle dans le pied et ne plus nous retrouver en tête du fan-club.

C’est pourquoi le souvenir de Dark Water, réalisé il y a plus de dix ans maintenant, scintille encore dans nos têtes. Peut-être parce qu’il contenait suffisamment de séquences marquantes pour nous donner envie de le voir à répétition et constituait par ailleurs un merveilleux exemple de «peur par infiltration», supérieur au déjà flippant Ringu (1997), également adapté d’un roman de Koji Suzuki, en réaction à la dictature de l’horreur connement explicite ou post-moderne alors en vogue. Avec ses plans habités par une entité se manifestant dans les reflets et les ombres, Nakata nous racontait le quotidien pluvieux de Yoshimi dont le ciel tourmenté reflétait les états d’âme. Cette jeune mère célibataire, sans emploi, déployait des efforts surhumains pour s’occuper de sa petite fille de six ans. Elle décidait ainsi d’emménager dans un appartement plus grand afin d’améliorer son quotidien. Mais une fois sur place, les lieux se révélaient insalubres : des bruits étranges retentissaient à l’étage supérieur. Puis, du plafond, commençait à tomber de l’eau, qui, lentement, envahissait le domicile. Chaque goutte devenait alors une bombe destinée à faire voler en éclats la vie fragile de la pauvre Yoshimi.

Dans Ringu, on se souvenait de cette image de Sadako sortant de son puits et, l’instant suivant, d’une télévision qui aurait pu être la nôtre (à quand Ringu 3D?). Dans Dark Water, une tâche d’humidité au plafond en forme d’utérus annonçait la chute des eaux : la naissance d’un monstre effrayant. C’était un peu le même principe que pour un autre classique de la ghost story Ne vous retournez pas (Nicolas Roeg, 1971) où un couple endeuillé par la mort d’une petite fille, dévasté par l’existence, se consolait le temps d’une chaude étreinte à Venise et donnait naissance, le temps d’une séance de spiritisme veugra cheloue, à un monstre. Pour faire peur, et Dieu sait si Dark Water faisait peur au sens Polanskien, le plus hardcore, celui de Répulsion et du Locataire, Nakata rendait inquiétants des éléments domestiques, simples (un gardien taiseux, un appartement inondé, un ascenseur en panne), les transformait en visions paranoïaques (les doubles qui nous regardent, au loin), jouait sur le hors-champ, baissait ou augmentait le son pour provoquer l’inquiétude puis la terreur et faisait génialement crier sa comédienne – on n’est pas disciple de Masaru Konuma par hasard – faisant passer autant de tristesse que de frayeur sur son visage.

D’ailleurs, la seconde grande surprise de Dark Water, c’était sa tristesse. Ce sentiment qu’il ne restait plus que deux personnes au monde : une mère et sa fille. Et qu’à chaque corridor, à chaque embrasure de porte, se cachait un monstre prompt à les séparer à jamais. Cette véritable explosion du trouillomètre, déjà riche en émotions fortes, révélait un second effet agissant sur le tard, agissant comme un crève-cœur : un vrai mélodrame à la fin duquel certains spectateurs, venus pour consommer du frisson, pouvaient finir en loques et en larmes. Que raconte Dark Water au fond ? Sur un terrain métaphorique, le syndrome de l’abandon, ce moment où un monstre au ciré jaune, double de la petite fille (morte accidentellement et oubliée de tous), finit par enserrer ses doigts noirs dans le chair de votre mère pour en faire sa mère et laisse une autre petite fille démunie face au monde qui s’ouvre à elle. Sur un terrain social, la difficulté d’être mère et cette difficulté n’est pas visible lorsque l’on n’a que six ans.

Au moment de la sortie en salles, les professionnels du fantastique avaient tiqué sur l’épilogue, jugé superfétatoire, en prétendu décalage avec tout ce qui avait précédé. Archi-faux! Au contraire! C’était vers cette scène de retrouvailles tardives, irréelle, silencieuse, apaisée et belle dans sa composition – la manière dont deux corps (un humain et un fantôme) cohabitaient soudain l’espace – que Dark Water tout entier, avec ses errements, ses doutes, sa mélancolie de dimanche après-midi pluvieux, ses cris et ses peurs, convergeait. La morale, c’est que le genre, aussi efficacement développé soit-il, doit s’enrichir d’une vision et ne doit pas céder au recyclage bourrin ni aux clins d’œil pour satisfaire deux trois ayatollahs geeks – ce que les producteurs, sans doute contaminés par l’époque des réseaux sociaux et des dictateurs virtuels, semblent avoir oublié. Et que derrière tout grand fantastique se cache quelque chose d’infiniment plus fort : Morse de Tomas Alfredson et It Follows de David Robert Mitchell, pour ne citer qu’eux, l’ont d’ailleurs bien compris.

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