Dans un monde autrefois heureux et verdoyant, survint un grand bouleversement. Le Cristal de Vérité, qui garantissait jusqu’alors la paix et l’unité de cette contrée merveilleuse, se brisa en plusieurs fragments. Apparurent alors deux races opposées: d’un côté, les cruels Skeksis, de l’autre, les paisibles Mystics. Les premiers prirent le contrôle du Cristal et régnèrent pendant mille ans, tandis que les seconds choisirent de s’exiler. Mais aujourd’hui réduits au nombre de dix, les Skeksis ne sont plus qu’une race à l’agonie. À l’approche de la Grande Conjonction, où les trois soleils seront alignés, ils redoutent la réalisation d’une prophétie censée mettre fin à leur règne. Une fois de plus, le monde subira une période d’épreuves. Le Cristal devra être guéri, ou il tombera à jamais sous le joug du Mal. Le jeune Gelfling Jen, élevé par le plus sage des Mystics après que son peuple a été anéanti par les Skeksis, se voit attribuer par son maître la lourde tâche de réaliser la prophétie. Se croyant le dernier membre de son espèce, il croisera pourtant la route d’une semblable, Kira, avec qui il essaiera d’accomplir sa destinée…

Encore aujourd’hui, on se demande comment un projet aussi ambitieux et exubérant que Dark Crystal a pu voir le jour. Ses origines remontent assez logiquement au milieu des années 70, période pendant laquelle la fantasy, notamment grâce à la redécouverte des ouvrages de Tolkien sur les campus universitaires, est en train de devenir le langage secret de toute une génération. Alors qu’il s’apprête à créer le Muppet Show (1976-1981), le marionnettiste et réalisateur américain Jim Henson, sensible à la spiritualité des mouvements hippie et New Age en vogue chez les étudiants, a l’idée de faire un film de fantaisie réalisé uniquement avec des marionnettes. Le premier déclic lui vient en 1975, à la lecture d’un recueil de poèmes de Lewis Carroll illustré par Leonard B. Lubin, dont l’un des dessins mettait en scène une bande de crocodiles châtelains, parés de vêtements et de bijoux luxueux. Le contraste entre le grotesque des silhouettes reptiliennes et la sophistication de leur toilette influencera une première fois le réalisateur pour les créatures de The Land of Gorch (1975-1976), diffusé lors de la première saison du Saturday Night Live, mais s’incarnera de façon beaucoup plus flamboyante au travers des très buñueliens Skeksis de Dark Crystal. Entre temps, Henson enchaîne les projets, réalise son premier long-métrage (La Grande Aventure des Muppets, sorti en 1979), mais fait aussi et surtout la connaissance du marionnettiste Frank Oz, du producteur Gary Kurtz et de la sculptrice Wendy Midener (future Wendy Froud) sur le tournage de L’Empire contre-attaque. Venu leur donner un coup de main pour le personnage de Yoda, Henson en profite pour leur parler de son projet de film de fantaisie, dont il a déjà rédigé une première version de vingt-cinq pages. Séduits, Oz, Kurtz et Midener acceptent de l’épauler, respectivement aux postes de co-réalisateur, de producteur (même si Kurtz dirigera plusieurs fois la seconde équipe du film) et de créatrice de marionnettes. 

Avant d’avoir une version définitive du scénario, Henson souhaite d’abord concevoir l’univers dans son intégralité, c’est-à-dire sa faune, sa flore, ses paysages, ses langues (abandonnées a posteriori au profit de l’anglais), ses symboles et ses légendes. L’histoire du film s’est donc construite à partir de cette envie fondamentale d’Henson de montrer des choses qui n’ont jamais été vues auparavant, et qui nécessitaient bon nombre d’innovations techniques afin de pouvoir être incarnées à l’écran. En ce sens, Dark Crystal a d’abord été conçu comme un film expérimental, incluant le souci de l’incarnation pratique dès les premiers dessins conceptuels. Ces derniers sont réalisés par l’illustrateur britannique Brian Froud, qui sort tout juste du succès de son livre Faeries (1978), best-seller aux Etats-Unis. Henson ayant carrément décidé d’aller le voir dans son fief en Angleterre pour le convaincre de faire le film, Froud accepte sa proposition, et travaille d’arrache pied pour mettre en image l’univers que le marionnettiste a en tête. Aussi sensible que lui à la recrudescence de la mythologie celtique et des légendes païennes dans la culture populaire, Il met à profit ses connaissances pour égrainer quelques symboles clés sur les différents vêtements et architectures, intégrant ainsi son histoire dans l’héritage de grands récits ancestraux. Il voit dans le projet d’Henson l’occasion de créer un véritable mythe, dans tout ce que cela peut impliquer d’un point de vue symbolique, voire ésotérique.

Cela nous amène à la question de l’écriture du film, confiée à David Odell, qui avait déjà collaboré avec Henson sur Les Muppets, le film (1979) et sur le Muppet Show. L’élaboration du script de Dark Crystal a été déterminée par plusieurs influences culturelles majeures, au premier rang desquelles nous pouvons citer l’ouvrage Seth Speaks (1972) de Jane Roberts, dont Henson a confié un exemplaire au scénariste (ainsi qu’à Brian Froud) avant de commencer à travailler sur le film. Roberts était une écrivaine de science-fiction, mais également une médium ayant popularisé la pratique du «channeling», qui consistait à entrer en communication avec une entité extérieure à la conscience via un état de transe. «Seth», selon ses dires, était une entité masculine multi-dimensionnelle, située par-delà le temps et l’espace, qui lui dictait des monologues métaphysiques stipulant que certaines composantes de la conscience étaient en fait des manifestations d’une réalité beaucoup plus étendue, à laquelle chacun serait connecté. Ainsi, le bien et le mal puiseraient leurs racines dans la même «source», et seraient en quelques sortes «complémentaires».

Le dépassement des représentations du bien et du mal serait la clé de la découverte de soi, et résiderait dans la prise de conscience du fait que nous ne faisons qu’un avec le monde qui nous entoure. Selon Odell, «l’idée d’êtres parfaits séparés en deux parties (une bonne partie, mystique et spirituelle, et une mauvaise partie, plus matérialiste), finalement réunies après une longue séparation, était la réponse de Jim [Henson] aux enseignements du [livre de Roberts] […] Il pensait que le livre proposait une façon tout à fait différente de voir la réalité, et je pense que c’était l’un de ses objectifs en faisant Dark Crystal» (extrait de l’article « Working with Jim Henson » par David Odell. Trad. faite par mes soins). Dès lors, nous comprenons immédiatement d’où vient la structure mythologico-psychique du film, les Mystics ayant commis l’erreur, sous leur forme originelle, d’avoir voulu se purger de ce qui était vil en eux, donnant ainsi naissance aux Skeksis. Or, comme le dit très bien Odell, en écho à la pensée de Roberts, «on ne peut pas agir dans le monde sans avoir un peu de skeksis en soi». La volonté n’a de sens que si elle est contrôlée par la raison, et la raison n’est utile que si elle a la volonté d’agir sur le monde. Elles sont liées l’une à l’autre, à l’image des Skeksis et des Mystics. Brian Froud insiste d’ailleurs beaucoup sur cette idée dans ses commentaires audio du film: «tout, y compris les créatures, symbolise quelque chose. Tout, dans ce monde, est lié. Chacun doit compter sur l’autre. Le but du film est de réunir ces créatures. Jen et Kira y jouent un rôle important. Tout a son importance».

Cette dynamique psychique poussant l’homme à s’accomplir et à atteindre une forme de plénitude s’incarne notamment dans la psychanalyse jungienne au travers de l’archétype du «Soi», ou archétype de la totalité. Le «Soi» est en effet ce qui réunit les opposés inconciliables (incarnés par les différents archétypes universels structurant la psyché), mais pour ce faire, il doit utiliser ce que Jung appelle des « symboles », qui aident l’esprit humain à aller de l’avant et à unifier ce qui était jusqu’alors séparé dans le grand cycle de l’existence. Ce n’est pas un hasard si Froud déclare s’être inspiré de l’ouroboros (serpent ou dragon qui se mord la queue), symbole païen du renouveau, pour créer les sceptres en crochet des skeksis: ce sont justement eux qui ont rompu le cycle, et qui ont empêché que le cercle ne se referme. Le rôle de Jen et de Kira consiste donc à guérir le cristal et à rétablir le bon déroulement du cycle, symbolisé à la fin du film par l’alignement des trois soleils, qui finissent par former un cercle/oeil (de la Providence?). Le récit d’aventure se fait alors rite de passage, l’Equilibre du monde ne pouvant advenir qu’au travers d’un Equilibre intérieur retrouvé. Le personnage le plus omniscient du film, l’extravagante Aughra, synthétise à lui tout seul tout ce qui vient d’être dit. Froud la présente comme «Dame Nature», connectée à la moindre parcelle du vivant, mais elle peut également être vue comme un ersatz New Age du dieu nordique Odin, symbole de poésie et de savoir. Comme lui, Aughra est borgne, gardant son oeil valide pour regarder le monde, alors que celui qu’elle a perdu, pour reprendre Froud, «est utilisé pour regarder en soi». La connaissance du monde est donc intimement liée à la connaissance de soi, également symbolisée par la pierre qu’Aughra porte sur sur son front, laquelle est une référence explicite de Froud au troisième oeil clairvoyant des spiritualités hindouiste et bouddhiste.

L’«aventure de la vie», pour reprendre une expression du mythologue américain Joseph Campbell, est donc avant tout une série de «rites de passage», de pratiques solennelles de séparation et de reconstruction (exemple, le passage à l’âge adulte, ou ici, la fusion entre les Skeksis et les Mystics), si bien que lorsque le sujet qui a acquis une nouvelle unité psychique réintégrera son monde, rien ne sera jamais plus comme avant. Encore une fois, ce n’est pas un hasard si le film s’ouvre et se conclue sur le même plan du château des Skeksis, littéralement passé des ténèbres à l’Eden. Ce retour au point de départ est une des caractéristiques du «voyage du héros» théorisé par Campbell, autre influence incontournable du script, due principalement au rôle décisif qu’a tenu Gary Kurtz (producteur des très campbelliens épisodes 4 et 5 de Star Wars) dans le développement du film. De fait, si l’on prend une par une les douze étapes du «voyage du héros» (le héros dans son monde ordinaire, l’appel à l’aventure, la peur de l’inconnu, etc.) pour les projeter sur le film d’Henson et d’Oz, on se rend rapidement compte que ce canevas lui sied parfaitement, quand bien même serait-il totalement dépourvu du moindre personnage humain. En ce sens, expliquer les réalités sociales, cosmologiques et spirituelles de la psyché humaine au travers d’un univers aussi exotique relève du tour de force, faisant de Dark Crystal l’une des plus belles propositions campbelliennes de l’histoire du cinéma.

Cette proposition est d’autant plus forte qu’elle se fonde sur la volonté du marionnettiste Henson de révolutionner son art, voyant dans la marionnette une surface de projection archétypale extrêmement puissante. «Une marionnette est le symbole de ce que vous désirez interpréter» disait-il lors du tournage. Comme une mise en abîme de l’éloge à l’entraide et à la symbiose porté par le film, la production a justement été placée sous le signe de la complémentarité. Cela vaut d’abord pour les marionnettistes, qui se retrouvaient parfois à six sur le même personnage afin de lui donner vie, mais aussi pour les deux réalisateurs, Henson étant plutôt porté sur la composition des plans, tandis que Oz préférait se concentrer sur le développement des personnages et de leurs interactions. Enfin, d’un point de vue plus général, les composantes formelles du film entrent souvent en coïncidence avec son propos spirituel. Nous pourrions parler de la l’incroyable partition de Trevor Jones (assisté de Peter Knight), invitation à l’émerveillement à laquelle Henson accordait beaucoup d’importance, ou bien encore de la photo resplendissante d’Oswald Morris.

Son objectif était simple: retranscrire le style de Brian Froud à l’écran, en essayant de confondre la couleur des personnages avec celle de leur environnement. Le résultat, obtenu via le dispositif du Lightflex (unité posée devant la caméra conférant une légère teinte colorée à l’image), donne lieu à quelques uns des plus beaux plans jamais composés dans le cinéma de fantaisie, et incarne à merveille la philosophie du film, soit cette idée d’harmonie entre les êtres et le monde dans lequel ils vivent. Henson, tel un magicien élaborant sa formule magique, travaillait sur chaque élément de son film en tenant compte de la qualité émotionnelle et spirituelle qu’il pouvait communiquer aux spectateurs. En invoquant le fantôme des grands mythes passés dans une forme presque expérimentale, Dark Crystal rejoue littéralement «la grande Histoire de l’humanité», usant du pouvoir symbolique et évocateur des marionnettes pour toucher les centres créateurs profonds de la psyché humaine. Moderne et universel, merveilleux et ténébreux, grotesque et sublime, le film d’Henson et Oz est aussi et surtout la preuve que la marque d’un grand film peut être celle d’un grand mythe.

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