Autopsie d’un scandale organique doublĂ©e d’un rĂ©cit de suicide social. L’hallucinant Dans ma peau imposait en son temps son auteure Marina de Van comme la nouvelle Cronenberg. Il faut le revoir pour attester de sa puissance.

PAR JEREMIE MARCHETTI

On a vu planer la Marina façon ombre tutélaire sur la filmographie de François Ozon, quand celle-ci était encore tordue, choque-bourgeois, dérangée. C’était la bonne époque de Regarde la mer (1997) ou de Sitcom (1998) où Marina apparaissait d’ailleurs, respectivement ogresse des sables et paraplégique dominatrice. Freaky Marina, dont les traits semblent prêts à vous dévorer. Des courts (Bien sous tous rapports), quelques livres par ci par là (Passer la nuit), mais surtout ce premier long de Dans ma peau qui disait tout. À tel point qu’il ne restera plus grand-chose dans les suivants: Ne te retourne pas, un poil trop mainstream, et Dark Touch, série b d’horreur anglo-saxonne parmi tant d’autres.

Dans ma peau, c’est le film d’écorchĂ© au sens propre comme au figurĂ©: on soupçonne la Marina d’y avoir mis tout son mal ĂŞtre, toute sa substance. Jusqu’alors, on n’avait pas vu de film pareil: l’étiquette «auteur» a sans doute fait passer la pilule d’une telle histoire («mesdames et messieurs, la femme qui se mangeait elle-mĂŞme!») auprès du CNC. Piège Ă  gore, objet Ă  risques. Le rĂ©sultat final tient pourtant d’un Ă©quilibre quasi-miraculeux.

Dans un monde de claviers et diagrammes, Esther (Marina de Van herself) aligne les dossiers et brille dans les couloirs de sa boîte. À la maison, un compagnon attentionné lui propose enfin de partager un nid douillet. Une vie de trentenaire dorée et rangée comme un appartement témoin Ikea. Lors d’une fête, Esther s’égare, fait une mauvaise chute, puis reprend le cours de sa vie. Ce n’est que quelques heures plus tard qu’elle se rend compte qu’une partie de sa jambe est en morceau. Un clash profond qui requestionne son rapport à la douleur, à son corps, à sa peau, à la chair. La jeune femme ne peut s’empêcher de contempler sa blessure, d’y revenir, de la toucher, puis de la rouvrir, de l’agrandir même. Un rapport addictif qui va la conduire à d’autres mutilations, et aller même jusqu’à l’auto-cannibalisme. Ce qui peut paraître flou, ou à l’inverse captivant, c’est qu’on ne saura jamais si ce carnage programmé est dû à un passé trouble ou à des raisons plus concrètes: ce qu’on voit cependant, c’est que l’univers d’Esther est dépourvu de chaleur, de surprise: qu’est-ce qui l’a poussée à s’aventurer dans ce jardin au beau milieu d’une fête? Mystère.

Le sang qui coule, la peau qu’on lacère renvoient Ă  un territoire inconnu et silencieux, une nouvelle carte qu’on explore, loin de la banalitĂ© bureaucratique de la vie quotidienne. Voir cette Ă©patante scène de repas oĂą Esther dĂ©croche petit Ă  petit de la discussion pour se concentrer sur les blessures qu’elle s’inflige. Ă€ l’image d’un bras devenu insensible au rĂ©veil, la jeune femme se dĂ©tache de son corps qui est devenu un autre, peut-ĂŞtre mĂŞme un amant: dans la nuit, Esther se dĂ©vore dans les hĂ´tels, seule avec une lame, grignotant l’Ă©piderme pour en garder des souvenirs inespĂ©rĂ©s. Le choc se lit autant dans les yeux de celle qui se croque que ceux qui la contemple, impuissants: terreur pour la meilleure amie (LĂ©a Drucker) ou le petit copain (Laurent Lucas) de dĂ©couvrir qu’on ne connaĂ®t pas ou plus la personne en face de soi, qui cache, qui dĂ©rive, invente ou dĂ©tourne les conversations.

Il y a peut-ĂŞtre du narcissisme ou de la confession chez Marina de Van, qui se sert de son physique magnĂ©tique et Ă©trange pour animer des scènes atroces, jonglant habilement entre l’horreur et la suggestion. Des cĂ©rĂ©monies charnelles (le genou Ă©corchĂ© inondant de sang le visage d’Esther comme une Ă©jaculation faciale) dont seule la concernĂ©e dĂ©tient la clef, finissant telle une silhouette Ă  la Egon Schiele face au miroir. On est loin de la poĂ©sie cracra de Jorg Buttgereit, loin du gore surrĂ©aliste du body horror nippon, loin de l’excès. Et donc d’autant plus troublant, parce que jamais ridicule, toujours très probable, très ancrĂ© dans le quotidien (la scène Ă©difiante oĂą Esther confie son secret en plein bureau Ă  sa collègue). GuĂ©rie? AchevĂ©e? Perdue? Marina De Van laisse le doute quant au destin de son hĂ©roĂŻne. Le fait est lĂ : on n’oublie pas de sitĂ´t cette passion carnivore et dĂ©sespĂ©rĂ©e.

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