Même si le sujet de Da 5 Bloods (un groupe d’anciens GI retourne au Vietnam pour régler leurs comptes avec le passé) n’est pas directement lié au mouvement Black Lives Matter, sa diffusion sur Netflix ne pouvait pas tomber plus opportunément, au lendemain de la vague de colère générée par la mort de George Floyd. A tel point que le film risque d’être pris pour ce qu’il n’est pas, et cette possible confusion n’est pas arrangée par une narration inégale et alambiquée.

A l’origine, Da 5 Bloods a été conçu comme un film d’aventures contemporaines, une sorte de Rambo alternatif qui permet à Spike Lee de prêcher pour sa paroisse en rappelant un certain nombre de faits généralement occultés par Hollywood. On sait à quel point il peut être habile pour utiliser tous les genres à des fins à la fois divertissantes et militantes. Dans BlacKkKlansman, le mélange de thriller, de comédie et de reconstitution historique fonctionnait particulièrement bien, tandis que la conclusion faisait le lien avec l’actualité sur des images d’émeutes à Charlottesville, attisées par les messages irresponsables de Trump.

A l’inverse, Da 5 Bloods commence par des images d’archives avant de raconter son histoire. Beaucoup sont familières, mais le montage leur donne une signification différente: il rappelle par les voix de Malcolm X, Mohammed Ali ou Angela Davies que le nombre de Noirs envoyés au front était disproportionné par rapport à leur représentation en pourcentage de la population, tandis qu’aux Etats-Unis, le gouvernement ne faisait rien pour calmer les esprits, au contraire. Quant aux images d’épandage du fameux défoliant appelé agent orange, elles rappellent que c’est aussi un des termes préférés de Spike Lee pour désigner Trump: la couleur et la toxicité sont les mêmes, et l’un comme l’autre sont des produits d’un système motivé exclusivement par le profit.

Mais avant d’entrer dans le vif, Lee prend son temps pour présenter les protagonistes, dont les prénoms sont inspirés de ceux des Temptations. Il les promène dans différents décors pour évoquer par bribes leur passé et leurs caractères, tout en rencontrant quelques personnages secondaires. Cette partie paraît longue et statique, parce que Lee utilise essentiellement les dialogues pour traiter les sujets qui l’intéressent. Par exemple, la question des enfants que les GI noirs ont eu avec des prostituées; et ceux-là encore plus que les autres ont été ostracisés. Il y a aussi le rapport avec la population qui n’est pas sans incompréhension ni préjugés, surtout de la part du personnage de Paul (Delroy Lindo).

C’est seulement au bout de ce qui semble une éternité qu’un flash-back dévoile la véritable intrigue au cœur du film: en plus de rendre hommage à Norman, leur chef de groupe mort en mission (Chadwick Boseman), les Bloods veulent récupérer une cargaison de lingots d’or qu’ils ont enterré dans la jungle, un demi-siècle plus tôt. A l’origine, l’or était destiné à payer les auxiliaires locaux de l’armée américaine, mais l’avion qui le transportait a été abattu dans la jungle, et lorsque Norman et sa troupe l’ont retrouvé, ils ont juré de l’utiliser pour dédommager la communauté noire.

Le script existait depuis un moment, il paraissait destiné à Oliver Stone, mais Spike Lee a manifesté son intérêt parce qu’il est une variation du Trésor de la Sierra Madre (John Huston, 1948), un de ses films préférés. Il a réécrit l’histoire en transformant les vétérans blancs en noirs et en ajoutant sa touche personnelle. Mais c’est vraiment lorsqu’il colle enfin à son modèle que son film décolle vraiment. C’est notamment là où se révèle le personnage le plus intéressant et le plus complexe, magistralement incarné par Delroy Lindo. C’est celui qui se rapproche le plus de Fred C. Dobbs joué par Bogart dans le film de Huston. Spike Lee en a fait un électeur de Trump, qui fétichise les armes à feu et porte une casquette MAGA (Make America great again) sans se rendre compte de sa signification dans ce contexte. Son fils, qui s’est joint à l’expédition, porte lui-aussi les traces psychologiques du stress post traumatique subi par son père. On rencontre aussi des Français, partagés entre le cynisme du trafiquant (Jean Reno) et la culpabilité post coloniale d’une militante d’ ONG spécialisée dans le déminage (Mélanie Thierry).

Au bout de quasiment 2H40 d’une accumulation hétéroclite qui mélange passé et présent, réel et fiction, le film finit par se révéler dans sa complexité et son ambition, les pièces du puzzle dessinant un tableau cohérent en hommage aux combattants noirs d’une guerre qui ne les concernait pas et pour laquelle ils n’ont reçu en retour aucune considération. Les parties sont inégales et pas toujours jointives, mais leur somme plus que satisfaisante compense la faiblesse individuelle de certaines d’entre elles. Les scènes d’action sont brutales et assez réussies; et on en retiendra une séquence de déminage chargée de suspens. Parmi les scènes «à message», les plus mémorables sont celles impliquant Hanoi Hannah, la voix de la radio vietcong qui informe les soldats noirs de l’assassinat de Martin Luther King tout en leur rappelant que leur gouvernement les considère comme des citoyens de seconde zone. Le fait que ce soit une vérité dite par l’ennemi lui donne d’autant plus de profondeur.

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