La fin des annĂ©es 80 marque une pĂ©riode de “comĂ©die musicale pas musicale” pour le prince of puke qui pond Hairspray (1988) et Cry Baby (1990). Sous les allures frivoles de ces deux productions, on se rend compte que John Waters montre une double facette: le romantique et le militant. Dans Hairspray, il aborde la sĂ©grĂ©gation raciale des noirs amĂ©ricains dans les annĂ©es 60. Fassbinder aimait donner les rĂ´les principaux Ă  des personnages usuellement zappĂ©s des productions filmiques. Comme lui l’avait fait avec Tout les autres s’appellent Ali, hommage Ă  Douglas Sirk dans lequel il accouplait un travailleur immigrĂ© et une veuve d’une soixantaine d’annĂ©es, Waters fait de mĂŞme avec une jeune obèse qui parvient Ă  ĂŞtre la leader d’une Ă©mission de danse très cĂ©lèbre en plus d’une militante pour la tolĂ©rance et l’intĂ©gration, symbole pour la jeunesse. Dans Hairspray, les Afro-amĂ©ricains sont au centre d’un film oĂą la danse devient un moyen d’expression face Ă  la connerie de la prĂ©tendue normalitĂ©. LĂ  oĂą nos cinĂ©astes obligatoires se seraient fourvoyĂ©s dans le trip politico-branchouille, Waters stigmatise la prĂ©tention avec une simplicitĂ© et un humour dĂ©vastateurs (la mère de Penny qui hurle dès qu’elle voit un noir est une scène anthologique), avec des rĂ©fĂ©rences très prĂ©cises (le fameux “segregation never, integration now”). Un film simplement euphorisant qui donne envie de pratiquer la fameuse danse du cafard (lĂ  encore, Ă  dĂ©couvrir par vos yeux).

RĂ©alisĂ© Ă  la mĂŞme pĂ©riode, Cry baby est une version dĂ©poussiĂ©rĂ©e de Romeo et Juliette Ă  la sauce West Side Story, avec Johnny Depp, Traci Lords et en guest-star Iggy Pop qui boosteur de teuf. Le pope of Trash, pourfendeur de la scato attitude, signe ici son film le plus accessible avec un entrain très communicatif. Dans Cry Baby, une fille issue de la haute bourgeoise ne peut se rĂ©soudre Ă  tomber amoureuse d’un jeune dĂ©linquant qui a la larme facile. Au lieu d’ergoter sur ce clivage social manichĂ©en, on prĂ©fère le chanter. John a toujours rĂŞvĂ© de faire un film interdit aux moins de 18 ans sans sexe ni violence, avec si possible la musique la plus hideuse et des hĂ©tĂ©rosexuels qui se suicident parce qu’ils n’ont pas la chance d’ĂŞtre homosexuels (ça renvoie au dialogue avec Edith Massey dans Female Trouble oĂą elle veut que son enfant soit homosexuel), mais il s’est contentĂ© de faire Cry Baby, parodie bon enfant, aux relents potaches, qui dynamite les codes d’un genre: la comĂ©die musicale, souvent vouĂ©e au canevas les plus basiques.

En surface, il n’y a aucune tromperie sur la marchandise: le synopsis est d’une simplicitĂ© exemplaire. La ville de Baltimore se voit scindĂ©e en deux groupes: les ” Squares “, jeunes bourgeois “cul serrĂ©s”, et les “Drapes”, dĂ©linquants juvĂ©niles, marginaux et rĂ©voltĂ©s. Mais bientĂ´t la ville va se retrouvĂ©e sans dessus dessous : Cry Baby (Johnny Depp) tombe amoureux d’Allison. Après l’avoir enlevĂ©, il se voit envoyĂ© en centre de redressement et très vite il va dĂ©couvrir les tragiques extrĂ©mitĂ©s auxquelles la passion peut conduire. Cette fois, la grande curiositĂ© du film est de retrouver Johnny Depp sous l’Ă©gide d’un John Waters qui s’amuse Ă  Ă©gratigner son image de beau gosse lisse façon sitcom (21 Jump Street) Burton fera plus tard des miracles avec le merveilleux Edward aux mains d’argent. Son personnage Ă©ponyme est typiquement dans la lignĂ©e des antihĂ©ros comme Waters aime Ă  les façonner. Dans Cry Baby, Johnny incarne un rebelle qui masque sous son apparente rebelle attitude une sensibilitĂ© qui lui crève le cĹ“ur.

Comme dans Female Trouble et Serial Mother plus tard, on retrouve un passage de prĂ©dilection chez le cinĂ©aste : la scène de procès. Comme dans tous les Waters, on retrouve le mĂŞme schĂ©ma binaire sur fond d’ostracisme social avec d’un cĂ´tĂ© les conformistes et de l’autre les marginaux. Les numĂ©ros de comĂ©die musicale sont souvent rĂ©ussis et parfois mĂ©morables comme celui dans la prison. Les personnages sont rĂ©solument fâchĂ©s avec les normes et plaident ouvertement pour l’hĂ©donisme. Ce qui est intĂ©ressant, c’est de constater Ă  quel point le film bĂ©nĂ©ficie de diffĂ©rents niveaux de lecture. Certains spectateurs ont Ă©tĂ© tentĂ©s de n’y voir qu’une comĂ©die musicale qui surfe sur le modèle de Grease avec de grands clins d’yeux parodiques lancĂ©s en direction de La Fureur de vivre de Nicholas Ray. Pourtant, s’il s’agit certes du film le moins sulfureux dans la filmographie de Waters, il n’en reste pas moins que certains dĂ©tails subversifs ne trompent pas, comme lorsque les dĂ©linquants sont sur la pelouse avec leur petite amie sur le point de passer la vitesse supĂ©rieure. Le personnage de Hatchet-Face (dĂ©lit-de-faciès) tĂ©moigne de la dĂ©termination du cinĂ©aste Ă  court-circuiter les codes d’un genre qu’il fait mine de respecter avec une candeur parfois dĂ©concertante.

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