Avant Crash de David Cronenberg, il y a eu Crush, premier long métrage de Alison McLean, alors attendue au tournant aprÚs son impressionnant court Kitchen Sink. Difficilement visible, une jolie étrangeté néo-noir.

PAR JEAN-FRANCOIS MADAMOUR

DĂšs le gĂ©nĂ©rique, le trouble est bien lĂ : une sorte de magma glougloute comme de la terre brĂ»lĂ©e dans une casserole oubliĂ©e sur le feu. Cela devient de la boue accompagnĂ©e de grondements visqueux. Une image forte qui ressemble Ă  l’accouchement d’un monstre et que l’on assimile instantanĂ©ment Ă  celle qui se trouve derriĂšre la camĂ©ra: Alison MacLean, cinĂ©aste nĂ©o-zĂ©landaise organique Ă©mule de Jane Campion, remarquĂ©e avec son court mĂ©trage Kitchen Sink (1987), dans lequel une femme dĂ©couvrait qu’un monstre vivait dans les profondeurs de la tuyauterie de l’évier de sa cuisine. Le lien horrifique est Ă©vident. De lĂ  Ă  penser que ce magma-lĂ  reflĂšte un Ă©tat mental en Ă©bullition, ce qui agite secrĂštement et intĂ©rieurement un des personnages de l’histoire qui va suivre est une Ă©vidence. Une image bizarre qui sied finalement au film, Ă  dĂ©cantation lente, lentement mais sĂ»rement nous emmĂšne vers une fin paroxystique, aussi cruelle que mĂ©morable. En attendant, regardons un peu les personnages se manipuler, se dĂ©vorer, se remplacer dans la tĂȘte des autres.

Cette histoire se passe en Nouvelle-ZĂ©lande, du cĂŽtĂ© de Rotorua, dans l’Ăźle du nord, au pays maori. Deux femmes dans une voiture. Christina s’en va chez un romancier qui lui a accordĂ© un entretien. C’est Lane, son amie trĂšs intime, qui conduit. Trop vite. Un accident a lieu. C’est la sĂ©quence liminaire de Crush, qui sonne comme un crash et qui se dĂ©veloppera comme un crush: Lane, l’amie et amante femme fatale (Marcia Gay Harden), conductrice qui s’en sort sans problĂšme, prend la place de sa copine, Christina, la critique littĂ©raire, passagĂšre brisĂ©e, dans le coma, sur un lit d’hĂŽpital. La premiĂšre s’en va alors semer le trouble chez ledit Ă©crivain… mais qui nous dit qu’elle n’est pas en rĂ©alitĂ© la plus atteinte des deux? S’instaure un Ă©trange ballet d’identitĂ©s fragiles oĂč la fille adolescente de l’homme de lettres tombe sur la fĂ©rule de Lane, avant d’ĂȘtre jalouse du lien qu’elle entretient avec son paternel. L’ado, qui passe son temps Ă  tirer la gueule, a bien compris ce qui se tramait, se rapproche de Christina amochĂ©e Ă  l’hĂŽpital, s’occupe de sa rĂ©Ă©ducation et, lentement mais sĂ»rement, la monte contre celle qui lui a pris sa vie, au sens littĂ©ral (elle Ă©tait la conductrice chauffarde, responsable de son Ă©tat). DerriĂšre les oripeaux du genre, Ă©mergent de trĂšs beaux portraits de femmes – l’adolescente mal dans sa peau, la femme fatale malveillante et la critique en chaise roulante – voyant leurs vies bouleversĂ©es par cet accident de voiture, en Ă©quilibre instable, constamment au bord d’un abĂźme. Toutes victimes du crash crush, avant la vengeance finale que l’on imagine volontiers conçue comme un hommage au Freaks de Tod Browning.

Structure complexe, images trĂšs soignĂ©es, illustration sonore trĂšs design: Alison McLean ajoute au suspense de son intrigue un soin formel qui renforce le plaisir de voir son conte de fĂ©es pour adultes oĂč tout ce qui doit ĂȘtre dĂ©clinĂ© autour de l’identitĂ©Ì l’est, avec doigtĂ© (les faux-semblants, le trouble de la relation en miroir, la bizarrerie des rapports humains). Sens de l’Ă©lĂ©gance, relations torturĂ©es, atmosphĂšre vĂ©nĂ©neuse
 il y a un peu tout ce qu’on aime dans Crush. Certes, avec notre regard actuel, deux trois rebondissements paraissent un poil grotesques, trop de dialogues ajoutent de la fumĂ©e dans le brouillard et le rythme trĂšs lent menace de maintenir les moins rĂ©ceptifs Ă  cette atmosphĂšre Ă  distance – ce qui explique pourquoi le film reste si confidentiel, peu citĂ© par les amateurs de nĂ©o-noir. Mais les vrais curieux, qui peut-ĂȘtre se souviennent du second long de son auteure (Jesus’Son, rĂ©alisĂ© en 1999, zolie adaptation du recueil de nouvelles homonyme Ă©crit par Denis Johnson, avec Billy Crudup) seront sensibles Ă  la profondeur des personnages moins archĂ©typaux qu’il n’y paraĂźt – tout le monde est louche et par touches subtiles, la «mĂ©chante» jouĂ©e par Marcia Gay Harden laisse entrevoir de vrais abĂźmes qui la rendent humaines – et succomberont malgrĂ© tout au rĂ©el pouvoir de fascination de cette histoire aussi intime qu’étrange oĂč le dĂ©sir sexuel comme la folie passionnelle sont ignorĂ©s par la raison.

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