[VERSION TRES PERSONNELLE D’UN GENRE HYBRIDE] Depuis une quinzaine d’annĂ©es, le cinĂ©ma d’auteur français s’est un peu Ă©loignĂ© du rĂ©alisme social qui Ă©tait de rigueur jusqu’à la fin des annĂ©es 90 pour s’ouvrir Ă  des genres considĂ©rĂ©s il y a encore pas si longtemps comme impurs ou carrĂ©ment dĂ©testables (il suffit de consulter les archives de TĂ©lĂ©rama pour le vĂ©rifier, et accessoirement rire aux Ă©clats). Cette mode qui paraissait opportuniste et passagĂšre semble s’installer pour durer, et touche toutes les gĂ©nĂ©rations d’auteurs, ainsi qu’en tĂ©moignait Ă  Cannes la sĂ©lection française, presque intĂ©gralement sous l’influence de genres variĂ©s, y compris le fantastique. Zombi Child en fait manifestement partie. Son titre (zombi sans e) indique un recentrage du thĂšme sur l’origine historique du mort qui marche, Ă  savoir la culture vaudou haĂŻtienne. OccultĂ©e par les zombies de Romero, elle avait pourtant inspirĂ© quelques films dont le classique Vaudou de Jacques Tourneur.

Bonello s’attache ici Ă  en rappeler les racines en racontant deux histoires parallĂšles. La premiĂšre, situĂ©e en HaĂŻti dans les annĂ©es 60, montre comment un homme, sous l’influence de substances prĂ©parĂ©es par un sorcier, est plongĂ© dans un Ă©tat cataleptique qui ressemble Ă  la mort. EnterrĂ© par sa famille, son corps est rĂ©cupĂ©rĂ© et ranimĂ© pour ĂȘtre rĂ©duit en esclavage dans une plantation, mais son esprit finit par se rĂ©veiller et l’homme retrouve sa libertĂ©. Un demi-siĂšcle plus tard, sa petite fille intĂšgre une sororitĂ© dans le prestigieux pensionnat de la lĂ©gion d’honneur. Ses histoires de vaudou fascinent ses compagnes, et en particulier l’une d’elles qui, pour se consoler d’un chagrin d’amour, est tentĂ©e par le recours Ă  la sorcellerie.

Le montage parallĂšle, assez caractĂ©ristique de Bonello, fait se tĂ©lescoper le contexte extrĂȘmement rationnel dans lequel Ă©voluent les jeunes filles, et les pratiques vaudou, effrayantes parce qu’incontrĂŽlables et hasardeuses. D’autres implications, historiques et politiques, sont Ă©voquĂ©es, plus ou moins explicitement. En tournant en HaĂŻti, Bonello apporte de l’authenticitĂ© Ă  ce qui ressemble Ă  une entreprise de dĂ©mythification du vaudou en tant que pratique culturelle. Mais s’il a voulu montrer qu’elle ne se limite pas Ă  la magie noire, son message est difficile Ă  suivre parce qu’il n’en montre prĂ©cisĂ©ment que ces aspects.

AprĂšs une progression lente qui dĂ©bouche sur la rencontre du passĂ© et du prĂ©sent, la conclusion elliptique est frustrante parce qu’il faut en imaginer les implications, lĂ  oĂč un film amĂ©ricain aurait consacrĂ© un acte entier au climax attendu. On n’en demandait pas tant, mais le contexte du pensionnat de jeunes filles laissait espĂ©rer un peu du mystĂšre de Pique-nique Ă  Hanging Rock (Peter Weir, 1975) ou de la tension de La RĂ©sidence (Narciso Ibåñez Serrador, 1969). C’est plutĂŽt du cĂŽtĂ© des Revenants de Robin Campillo que lorgne Zombi child, dont il a les mĂȘmes qualitĂ©s mais aussi les mĂȘmes dĂ©fauts. En 2004, le film de Campillo dĂ©notait une connaissance approfondie du thĂšme des morts-vivants, assortie d’une rĂ©flexion rigoureuse et inattendue sur ses implications sociales, dĂ©veloppĂ©es dans un scĂ©nario parfois passionnant. Pour des raisons probablement diffĂ©rentes, les deux cinĂ©astes ont adoptĂ© une mĂȘme approche thĂ©orique assortie d’un ton didactique. Ils ont notamment l’habitude de dĂ©livrer des informations sous forme de cours magistraux dans des salles de classe. C’est comprĂ©hensible chez Campillo dont le scĂ©nariste François BĂ©gaudeau est un enseignant revendiquĂ© (ils n’ont pas coĂ©crit le scĂ©nario de Entre les murs avec Laurent Cantet, par hasard), mais c’est quand mĂȘme un procĂ©dĂ© scĂ©naristique possiblement agaçant, surtout lorsqu’il se rĂ©pĂšte.

GERARD DELORME

MOI, ZOMBIE…
Cette relecture personnelle (et donc singuliĂšre) du mythe par Bertrand Bonello donne envie de replonger dans notre placard Ă  archives et d’exhumer une vraie bizarrerie chaos: Moi, Zombie: chronique de la douleur de Andrew Parkinson (1998), un autre film de zombie pas comme les autres qui raconte de façon lyrique (et parfois mĂȘme bouleversante) les Ă©tats d’ñme d’un homme se transformant en zombie suite Ă  une morsure, avec la lente dĂ©crĂ©pitude de son corps et la mort de ses sentiments. Un film aux allures de journal intime, proche du documentaire, visuellement trĂšs inspirĂ©, musicalement trĂšs Ă©mouvant. Avec, Ă  la clĂ©, une scĂšne de masturbation ayant considĂ©rablement marquĂ© les esprits de ceux qui l’avaient dĂ©couvert, Ă  la fin des annĂ©es 90, dans le fameux Quartier Interdit de Jean-Pierre Dionnet.

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