[FRAÎCHEUR HUMAINE] Soyons clairs: il est (trĂšs) rare qu’un cinĂ©aste Ă  l’univers aussi particulier rĂ©ussisse son tutoiement avec le quasi-mainstream: sans perdre ce qui a fait le charme de ses courts, BenoĂźt Forgeard revient avec une histoire ultra-connectĂ©e Ă  l’époque (on y parle de rap, de curation algorithmique et de rĂȘve de gloire illusoire indexĂ© sur une chasse aux pouces verts). Un rappeur peu inspirĂ© fait l’acquisition d’un frigo intelligent, de objet-Ă -tout-faire assistant son propriĂ©taire dans la moindre de ses tĂąches (y compris dĂ©naturer ses compostions pour les rendre conformes aux goĂ»ts supposĂ©s du public). Ce meilleur pote vire au cadeau empoisonnĂ© quand il dĂ©possĂšde l’auteur de sa singularitĂ©, le pacte faustien consistant ici Ă  dĂ©lĂ©guer toutes ses facultĂ©s Ă  une machine qui saura toujours comment (en tout cas, mieux que nous) les mobiliser.

Forgeard invente ici le surrĂ©alisme poĂ©tique, sans Gabin, mais avec des lave-linges et des aspirateurs portatifs douĂ©s de parole, fidĂšles apparats d’une Ă©poque en quĂȘte de sollicitude (et peut-ĂȘtre aussi d’intelligence). Une comĂ©die augmentĂ©e qui arrive Ă  traiter un nombre incalculable de prĂ©occupations venues d’un futur proche, avec la fascination caractĂ©ristique de son auteur plutĂŽt que son regard rĂ©probateur. Le confort inquiĂ©tant procurĂ© par ces objets au physique sympatoche, leur intrusion dans nos recoins les plus intimes, l’isolement au milieu des machines, l’authenticitĂ© de l’artiste, la recherche de l’amour algorithmique, le culte de la performance, l’étrange attachement qu’on Ă©prouve envers l’IA (souvent moins enquiquinante, avouons-le, que nos vrais potes), mais aussi la coolitude trĂšs factice des patrons de la Silicon Valley (son fidĂšle lieutenant Darius, avec sa voix haut perchĂ©e de faux-derch, est gĂ©nial). Sans vouloir rĂ©duire le film Ă  un pensum sociĂ©tal, ça vaut bien tous les bouquins publiĂ©s par Laurent Alexandre et sa dentition cro-magneuse.

Qui aurait pensĂ©, aprĂšs avoir vu trois Ă©pisodes de l’effroyable SODA, que l’une de ses tĂȘtes d’affiche deviendrait un de nos acteurs fĂ©tiches? On ne parle Ă©videmment pas de Kev Adams (qu’il aille redresser son pantalon) mais de William Lebghil, comme dans des baskets dans ce rĂŽle MC Ă  la petite semaine. Le film n’est pas seulement rĂ©jouissant, il attrape aussi l’émotion par moment, peut-ĂȘtre ce qui nous avait manquĂ© dans le trop opaque Gaz de France. Un plan Ă  trois la tĂȘte dans le freezer en Ă©coutant du Bertrand Burgalat? Quelle belle idĂ©e pour fĂȘter ce qui se prĂ©sente dĂ©jĂ  comme l’une des comĂ©dies grand public les plus intelligentes de l’annĂ©e.

GAUTIER ROOS

BENOIT FORGEARD, HUMOUR CHAOS
Imaginez la veine extravagante de la maison de production Diagonale (Vecchiali, Treilhou, Guiguet, Frot-Coutaz) trempĂ©e dans une pastille façon Message Ă  caractĂšre informatif, et saupoudrez le tout avec une dose de Roland Topor. Vous obtenez BenoĂźt Forgeard. Notre boule de cristal voit en son Yves et en son cast’ composĂ© d’anciennes gloires cathodiques (William Lebghil, Doria Tillier) un potentiel succĂšs estival. C’est une joie: il Ă©tait temps que le talent du ce monsieur sorte de son petit bunker parisien, et que la nation dĂ©couvre le bois dont se chauffe cet esprit “crĂ©atif” (le mot est ici utilisĂ© Ă  dessein). Entre ses courts bizarroĂŻdes, ses apparitions dans les films des copains, ses tutoriels mĂ©taphysiques pour 28 minutes, ses fiches prospectivistes dans So Film, ses minutieux essais fĂ©tichistes pour Blow Up, on ne sait que choisir. Tout est bon dans le Forgeard, tout est fait avec la mĂȘme minutie un peu distante, comme un garçon appliquĂ© qui aurait trĂšs tĂŽt compris que les sujets qui mĂ©ritent une implication maximale, c’était les questions que nos cerveaux tertiarisĂ©s sont trop flemmards pour se poser. G.R.

 

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