Recouvert d’une pluie de récompenses (dont la caméra d’Or) pour Ilo Ilo en 2013, Anthony Chen a succédé à Eric Khoo en tant que porte-étendard du nouveau cinéma singapourien. Dans un style retenu, méticuleux et soucieux de réalisme social, il montrait les liens entre une nounou Philippine et le jeune fils de ses employeurs pendant la crise financière des années 90. Par la suite, Chen avait co-produit et co-écrit un film à sketches dont certains thèmes (démission paternelle, amour intergénérationnel) refont surface dans son deuxième long Wet Season, qui raconte les circonstances d’une liaison entre une enseignante et son élève adolescent.  Plus généralement, le film montre le désarroi d’une femme obligée de multiplier les efforts pour exercer son libre arbitre dans une culture marquée par la domination masculine.

Sentant l’horloge biologique tourner, Ling (Yann Yann Yeo, qui jouait la mère dans Ilo Ilo) fait tout ce qu’elle peut pour inciter son mari (un autre Christopher Lee) à la féconder, mais il répond par la fuite. A l’école où elle travaille, elle enseigne le mandarin à des élèves totalement indifférents, à l’exception du seul Wei Lun (Jia Ler Ko, qui jouait l’enfant dans Ilo Ilo), volontaire pour des cours de rattrapage particuliers, entre deux entraînements aux arts martiaux. Avec une maladresse vaguement touchante, Wei Lun multiplie les occasions de se rapprocher de sa prof, dont il est manifestement épris. Petit à petit, ils vont finir par coucher ensemble, avec des conséquences dommageables pour les deux. 

L’intrigue paraît banale et pourrait arriver n’importe où. Le contexte particulier de Singapour lui ajoute une certaine puissance, mais on risque fort de passer à côté si on ignore la mentalité particulière du pays. Singapour est une société extrêmement répressive et hiérarchisée, où tout écart est jugé avec partialité. Ici, le mari qui trompe sa femme et envisage de divorcer s’en sortira d’autant mieux que ses pairs fermeront hypocritement les yeux. Par contre, sa femme sera sanctionnée sur le champ, et doublement, puisque son origine malaisienne la rabaisse encore d’un cran dans l’échelle de respectabilité. 

Avec un sens aigu de l’observation, le cinéaste prend son temps pour accumuler une quantité de détails apparemment anodins mais dont le spectateur patient finira par reconnaître la pertinence après les avoir reliés entre eux. Il y a par exemple la façon dont Ling compense involontairement sa frustration de ne pas avoir de bébé. Obligée de s’occuper de son beau-père en fin de vie, elle accomplit les mêmes gestes que pour un enfant en bas âge : il faut le nourrir à la cuiller, le baigner, changer ses couches. Autrement, le vieillard passe sa journée à regarder des films de kung fu à la télé, ce qui est l’occasion d’une autre connexion lors de sa rencontre avec Wei Lun, tous deux partageant un langage commun bien que non verbal. Ce genre de relations abonde, mais il faut de la patience et de l’attention pour les saisir. La saison humide du titre fait référence à la mousson qui s’abat sur la ville pendant la durée de l’action. L’eau symbolise alors une variété de motifs qui vont du désespoir à l’excitation sexuelle en passant par la tristesse (le réalisateur ne résiste pas à la tentation de l’effet un peu usé du personnage qui pleure sous la pluie). Il est permis aussi de suggérer la parenté esthétique du film avec l’aquarelle, une forme qui peut exprimer beaucoup de vigueur. Mais elle peut aussi générer l’inverse lorsque, à force de dilution, l’image devient transparente.

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