[FAUCON ET VRAIE ORDURE]
– Donald, quelles sont nos convictions?
– Nos convictions? Elle est bonne, elle est vraiment très bonne celle-là.
Et Steve Carell, qui interprète Donald Rumselfd, d’exploser de rire face à son homme à tout faire dubitatif, un homme sans conviction mais avec un plan, le jeune Dick Chesney, incarné par Christian Bale. Ces répliques résument parfaitement Vice, le grand film subversif – n’ayons pas peur des mots – d’Adam McKay: un humour sauvage au service de d’une machine guerre politique. Car, en racontant l’incroyable destin de Dick Cheney, surnommé Darth Vader par George Bush et Hillary Clinton, le metteur en scène de comédies potaches comme Présentateur vedette: la légende de Ron Burgundy, Very Bad Cops ou Frangins malgré eux met un majeur bien raide dans le rectum de Washington. Je pense que je n’ai jamais vu une satire aussi cruelle et réaliste, de la vie politique, mix hilarant entre Robert Altman, l’émission télé Saturday Night Live et Oliver Stone. Tout y passe: la corruption, l’avidité, le manque de conviction, les fake news, le cynisme, le détournement du pouvoir pour servir ses intérêts propres, la lutte des classes… Et McKay sculpte un portrait au vitriol de Dick Cheney, 46e vice-président des USA, entre 2001 et 2009, qui persuada Bush, après les attentats du 11 Septembre («Une belle opportunité») d’engager son pays sur le sentier de la guerre contre l’Irak, sous prétexte de la prétendue détention d’armes de destruction massive par Saddam Hussein.

Adam McKay, 50 ans, est un poids lourd de l’humour. Pionnier du Saturday Night Live (de 1995 à 2001, à l’époque où Will Ferrell ridiculisait George W. Bush sur le petit écran), il a fondé la chaîne Internet Funny or Die avec son complice Ferrell. Il est le principal artisan cette belle et grande surprise. Déjà auteur du mordant The Big Short, il se révèle ici un scénariste-réalisateur incroyablement doué, inventif et parvient à même rivaliser avec Aaron Sorkin quand il fait du «walk and talk dialogue». De fait, il y a des kilotonnes de dialogues et pour faire passer les fastidieuses infos politiques, historiques ou géopolitiques, McKay – aussi brillant que Joseph L. Manckiewcz – rivalise d’ingéniosité. Il y a tout d’abord un mystérieux narrateur qui fait la voix-off tout au long du film, dont on ne comprendra le lien avec Cheney qu’à la toute fin, une présentatrice de Fox News (Noami Watts) ou un serveur (Alfred Molina) qui au lieu de lire le menu, résume une situation particulièrement compliquée.

Derrière la caméra, McKay ne fait pas le malin mais il fait du cinéma. Très intelligemment, il a embauché un géant pour la photo, Greig Fraser, chef op’ de Zero dark Thirty ou Foxcatcher, et le monteur Hank Corwin (Tree of Life, de Terrence Malick). Il se révèle également un incroyable directeurs d’acteurs: Amy Adams en Lynne Cheney, Steve Carell en Donald Rumseld, Sam Rockwell en George W. Bush, Eddie Marsan en Paul Wolfowitz, LisaGay Hamilton en Condoleeza Rice ou Tyler Perry en Colin Powell… Ils balancent des répliques du troisième type qui font froid dans le dos et même temps pisser de rire. Mais ce n’est rien à côté de Christian Bale. Il a un cou de taureau et s’est laissé pousser le bide pour obtenir la silhouette enrobée et bonhomme du puppet master ultime de la Maison blanche, un agent toxique et meurtrier qui a changé nos vies à jamais en mettant le feu au Moyen-Orient et soufflant sur les braises du djihadisme, plaçant le monde sous écoute, transformant ce siècle en chaos. Christian Bale reproduit la démarche, les expressions de son modèle, ses silences pseudo inspirés, mais surtout il donne à voir son âme. Et elle est noire. Dans une performance digne de Marlon Brando ou Robert De Niro, Bale est une nouvelle fois extraordinaire, comme ce film, drôle comme un verre de cigüe ou une crise cardiaque. Il est d’ailleurs étonnant qu’un homme sans cœur comme Cheney ait pu en faire cinq…

MARC GODIN

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