[CRITIQUE] UTOYA, 22 JUILLET de Erik Poppe

N'oublie pas que tu vas mourir

[FILM DU MOIS – DÉCEMBRE 2018] La fin de la journée approche sur la petite île d’Utoya. En plein mois de juillet, le lieu est occupé par des enfants et des adolescents, des membres de la ligue des jeunes travaillistes qui ont dressé tentes et campements dans une pleine insouciance. Kaja fait partie du groupe des moniteurs, surveillant sa petite sœur avec qui elle vient une fois de plus de se prendre la tête. Des broutilles. Deux heures auparavant à Oslo, une bombe a explosé dans le quartier du ministère. On s’inquiète un peu, on en parle. Pas de raisons de s’inquiéter puisque Oslo est loin et qu’Utoya n’est qu’une petite île de rien du tout. Rien à craindre donc. Puis, soudain, un coup de feu; puis, un autre. La panique, des cris, une agitation. Cela pourrait être une mauvaise blague. Pourquoi pas un exercice. Il y a toujours une explication. Puis on voit les corps immobiles. Le tireur serait un policier. Aurait-on mal vu? Est-il seul? Dans cette confusion, Kaja ne saura pas. Car ce jour-là, ce 22 Juillet, Anders Behring Breivik, un extrémiste d’une trentaine d’années, était venu faire un grand nettoyage, fusil à l’épaule. A l’époque, on voyait flou en regardant les infos: avant le 13 Novembre et après le 11 Septembre, on comprenait une fois de plus que l’horreur n’était plus ailleurs. Lourde tâche donc que de filmer l’infilmable, les combinaisons étant aussi nombreuses que risquées: jouer la carte du pathos des familles, cibler le sensationnalisme spectaculaire, ou dérouler le tapis du achtung achtung vaguement élégant (ce qui était le cas d’Elephant de Gus Van Sant). Le réalisateur norvégien Erik Poppe oublie tout ça. Pour comprendre cette journée, pour saisir l’horreur, il faut la vivre, littéralement. Pendant 1h20, il ne décroche pas une seule fois sa caméra de Kaja, qui n’a jamais été là mais a bien existé d’une manière ou d’une autre. Et rassemble les témoignages de survivants tout en gardant un respect infini pour les victimes (pas de noms utilisés et point de corps assassinés à la chaîne devant la caméra). Le procédé pourrait évoquer Le Fils de Saul (László Nemes, 2014) et son holocauste en mode scaphandre. Mais à l’inverse, la mise en scène de Pope est incroyablement brute, viscérale, se vivant presque comme un film en réalité virtuelle sans que la caméra ne devienne un jouet (oubliez mouvement de grue et plans ultra-complexes). L’expérience de la terreur passe alors par le hors-champ et par le son, donnant l’impression que chaque coup de feu atteint littéralement le spectateur. Même le tireur Anders y est proprement invisible, réduit à une silhouette fantomatique qu’on peine à discerner mais dont la simple apparition lointaine fait frissonner l’échine. À vrai dire, on avait rarement vu un film nous prendre aussi implacablement par la main depuis Requiem pour un Massacre (Elem Klimov, 1985): même sentiment de panique et de stupeur, même habilité à nous traîner dans les abysses, même confusion des sens. Seule respiration: la rencontre entre Kaja et un autre survivant, loser dragueur dont le bagout va la tirer quelques minutes des ténèbres. Entendre True Colors de Cyndi Lauper chantonné par une voix aussi vacillante qu’une bougie en pleine tempête finira par créer un contraste terrassant. S’il faut bien une expérience cinématographique aussi exténuante pour nous rappeler que nous vivons une époque de merde et que nous nous dirigeons certainement vers le pire, alors ainsi soit-il. Car oui, le cinéma est aussi là pour ça…

JEREMIE MARCHETTI

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