Et on s'aimera encore lorsque l'amour sera mort

Malick aux commandes d’un biopic sur l’objecteur de conscience autrichien Franz JĂ€gerstĂ€tter, vĂ©nĂ©rĂ© depuis 2007 comme bienheureux et martyr par BenoĂźt XVI et l’Église catholique. Le portrait d’un pĂšre de famille qui, quand la Seconde Guerre mondiale Ă©clate, refuse de prĂȘter serment Ă  Adolf Hitler. Vous avez beau vĂ©nĂ©rer Malick, le sujet est tellement poids lourd que vous avez peur, trĂšs peur. Et c’est normal. Ajoutez Ă  cela l’angoisse totale de voir le dieu Lubezki absent du casting technique et vous redoutez le gadin du super-hĂ©ros du cinĂ©ma d’auteur soudain dĂ©pourvu de ses super-pouvoirs de conteur, d’enchanteur et d’enlumineur. Eh bien, que nenni mes chĂ©ris!

La rumeur lointaine, voulant que le rĂ©alisateur de La Ligne Rouge changeait tout pour mieux revenir Ă  son cinĂ©ma «d’avant» disait vrai: aprĂšs sa trilogie expĂ©rimentale de l’amour (A la merveille, Knight Of Cups, Song To Song) qui avait Ă©bloui les uns comme perdu les autres, Malick revient effectivement Ă  une narration linĂ©aire avec dĂ©but, milieu, fin tout bien ficelĂ©s et empaquetĂ©s. Pour autant, s’il se situe bien Ă  mille lieux de la forme kalĂ©idoscopique d’un Knight of cups, Une vie cachĂ©e n’en reste pas moins toujours aussi proche des obsessions spirituelles de son auteur comme de sa rhĂ©torique visuelle cul-par-dessus-tĂȘtante. C’est simple, ce voyage Ă©lĂ©giaque et mystique, interrogeant sur le sens de la vie et la notion de rĂ©sistance, retourne la tĂȘte. Un film qu’il est beau comme un dixiĂšme film, construit avec l’habituel esprit d’un bĂątisseur de cathĂ©drale (filmer au plus prĂšs la nature et les visages, observer le changement des saisons, de la lumiĂšre, avoir recours Ă  des voix off…) et qui comme l’indique ledit chiffre dix, revĂȘt un certain Ă©cho biblique. AprĂšs les 10 commandements, 10 plaies d’Égypte, les 10 tribus perdues, les 10 merveilles de Malick!

1939. Franz JĂ€gerstĂ€tter (August Diehl) mĂšne une vie idyllique avec sa femme Fani (Valerie Pahner) et leurs trois jeunes filles. Les nuages sombres envahissent le ciel. Les Autrichiens doivent prĂȘter allĂ©geance au fĂŒhrer. Franz refuse et essuie le mĂ©pris de tous les habitants de son petit village. Sa rĂ©sistance lui vaut d’ĂȘtre emprisonnĂ©. Construit en trois grandes parties, l’ensemble alterne aussi bien l’emprisonnement de Franz que la vie de sa femme Fani, Ă©prise dans ses errances silencieuses. Une vie cachĂ©e raconte l’histoire de ces hĂ©ros mĂ©connus et repose intĂ©gralement sur ce «non» de Franz, comme une lutte pour la libertĂ© et le libre arbitre dans la douleur et par-delĂ  la douleur. Ainsi, nous sommes sans surprise pendant trois heures dans les parages magiques du Malick des grands jours, entre grandeur et intimisme, Ă©blouissement et humilitĂ©, guerre et amour. Et loin de nos rĂ©ticences bĂȘtasses, l’on se dit que Malick Ă©tait en rĂ©alitĂ© une totale Ă©vidence aux commandes d’un tel projet et qu’il a bien eu raison de le filmer comme une longue priĂšre Ă©lĂ©giaque, un long miracle Ă  ciel ouvert. Pas de dogmatisme ici, juste un film-miracle donc, d’une beautĂ© inĂ©dite, trĂšs cui-cui, aux aguets du «subliiiiiiiiime», celui qui au sens premier dĂ©signe l’effet sensible que produit l’immensitĂ©. C’est tout l’art de Malick que de narrer d’aussi grandes histoires par la grĂące de ses micro-sĂ©ismes. Et tout autant un art de poser les bonnes questions: qu’est-ce qui nous rend humain? Comment rester fidĂšle Ă  soi-mĂȘme? Pour y rĂ©pondre, il donne Ă  rĂ©flĂ©chir avec la tĂȘte et Ă  voir avec le coeur, poĂ©tisant sur l’exercice de l’intelligence, la libertĂ© de penser, le courage de dire ce qu’on pense, l’audace d’agir selon ses convictions, illustrant que l’on peut contraindre les hommes, emprisonner les corps mais pas une pensĂ©e qui s’y refuse, pas l’amour, ni la passion. Pas mĂȘme les rĂȘves qui l’habitent. Ailleurs, ça pourrait ĂȘtre totalement idiot; chez lui, c’est renversant.

Peut-ĂȘtre parce que, as usual, sa mise en scĂšne, opĂ©rĂ©e majoritairement au steadicam et accompagnĂ©e de courtes focales, prend ici une ampleur qui n’a d’égal que le vertige. Rien que les travaux des champs (faucher les blĂ©s, ramasser le foin, plonger les mains dans la terre pour ramasser des lĂ©gumes) offre la vision cinĂ©matographique pure d’un certain Ă©den. Et puis, des corps qui s’enlacent, s’embrasent, sur la pelouse, des mains qui s’effleurent… Qui filme tout ça aussi bien que lui? On le dit toujours mais c’est si vrai: Malick filme l’amour comme nul autre. Un amour qui sauve et qui donne envie d’y croire. C’est sa foi, ce Ă  quoi il carbure. Sa camĂ©ra s’émerveille sans cesse devant ce triomphe face Ă  la laideur morale. Et de son robinet d’images sublimes, sourd un monde des sensations fourmillantes, des Ă©motions souterraines et des Ă©tats d’ñme torrentiels qui nous laisse cons, heureux, tristes, euphoriques, dĂ©semparĂ©s. N’en dĂ©plaise aux grincheux, non, nous ne sommes pas tĂ©moins passifs d’une virtuositĂ© technique vaine, nous sommes emportĂ©s dans un mouvement irrĂ©sistible, celui de l’Ă©lan vital qui prĂ©serve, dĂ©vaste, emporte; ce qui, en plus d’ĂȘtre une sacrĂ©e force expressive, accentue considĂ©rablement nos sensations de spectateurs. Il suffit de voir ces belles sĂ©quences familiales pleines de vie et de chaleur rappelant les visions lancĂ©es par The Tree Of Life, ainsi que les sĂ©quences oĂč les personnages travaillent Ă  la terre. Il suffit de regarder ces acteurs (absolument incroyables) comme des anges les visages splendides attirĂ©s par la citĂ© cĂ©leste. La femme, Fani (Valerie Pechner), plongĂ©e dans un dĂ©sespoir silencieux, semble Ă©voquer la vierge dans les tableaux de la renaissance et l’homme, Franz (August Diehl), sculptĂ© comme une figure christique. Le rapprochement avec le destin du Christ est illustrĂ© via le destin de son hĂ©ros, que Malick filme comme une grande figure courageuse au destin tragique. Les grands paysages situĂ©s dans une vallĂ©e de la Haute-Autriche, dont la hauteur du village sur les collines laisse apercevoir au loin la lueur brumeuse des nuages de ce dĂ©cor biblique, contraste avec le dĂ©cor Ă©troit de la prison dans lequel Franz est enfermĂ©. La phrase de George Eliot, en exergue Ă  la fin, Ă©claire ce film qui trouve des rĂ©sonances dans le monde actuel: «Si les choses ne vont pas aussi mal pour vous et pour moi qu’elles eussent pu aller, remercions-en pour une grande part ceux qui vĂ©curent fidĂšlement une vie cachĂ©e». 

Convoquant les peintres du romantisme allemand comme Caspar David Friedrich ou celle du mouvement de l’Hudson River School, Malick reste dĂ©finitivement le roi de l’Ă©motion subjective: «Il voulait que nous soyons des explorateurs, capables de tourner comme une Ă©quipe de documentaires, la plupart du temps avec une lumiĂšre naturelle» explique le chef opĂ©rateur Jörg Widmer. La place manque, il faudrait aussi parler du reste, ce qui nous explique notre emballement d’ado surexcitĂ©… Le lyrisme et la musicalitĂ©, la plasticitĂ©, l’harmonie discrĂšte des corps, la structure dĂ©licate et foudroyante du montage, les silences et les voix douces, cette partition sublime de James Newton Howard… Tout ce qui fait d’Une vie cachĂ©e une symphonie chuchotĂ©e, dĂ©licate, apaisante oĂč l’on observe des visages angĂ©liques comme s’il s’agissait des jeux furtifs de nuages dans le ciel. Comme si le cinĂ©ma faisait apparaitre soudain Ă  tous les yeux une valse de la rĂ©alitĂ© la plus Ă©troitement concrĂšte et de l’imagination la plus sensible. 

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