[VIVRE LEURS VIES] «Drôle d’objet, sacrément bien fichu mais ne manque-t-il pas un peu quelque chose?» se dit-on en sortant de la projection d’Une Grande Fille, très enthousiaste mais un poil perplexe par la finalité… En d’autres termes, c’était beau, oui, et c’était grand, aussi, mais était-ce autre chose (ou mieux) que simplement «beau» et «grand»? Tout un pan du film a t-il sauté sur une table de montage? Pourquoi la fin abrupte nous laisse insatisfait? Est-ce l’absence de lumière pour ces deux personnages à qui la vie ne fait aucun cadeau qui nous tourmente? Puis… le temps passe, l’inconfort devient une vertu, le film reste. Bien accroché dans l’esprit. Il ne nous quitte pas, il nous a bien regardés de sa nuit noire.

Nous sommes en 1945. La Seconde Guerre mondiale a ravagé Leningrad et dans ce monde de ruines, trop grand pour être appréhendé, deux jeunes femmes de rien tentent de se reconstruire et de reconstruire ce qu’elles ont perdu ou démoli. Un film de reconstruction intime donc, focalisé sur les intérieurs et l’intériorité, où l’on (se) perd et où l’on cherche à refonder comme à féconder, avec une vraie question : est-ce qu’un être humain (et, par extension, un pays) est capable de se relever après sa déchéance? Quand Balagov semble «poser» comme un certain Sokurov, on redoute évidemment le péché du chromo, de la sensualité sous cloche, de l’image trop jolie pour être vraie… Autant de tentations aux coquetteries qui menacent notre attachement aux deux héroïnes traumatisées (l’une est mutique-autiste, la seconde stérile-meurtrie) et par extension la nouvelle œuvre de ce cher Kantemir, lui qui nous avait réellement intrigués avec son précédent Tesnota.

La bonne nouvelle, c’est que si c’est parfois esthétisant, c’est toujours à bon escient – Balagov envisage ici l’image comme un fétiche secret sorti d’un cabinet d’amateur, d’une autre époque – permettant de faire un voyage dans le temps («on s’y croirait», comme dirait l’autre) et de distiller une inquiétante étrangeté avec une certaine grâce, même le temps de plans fugaces à l’aune de cet enfant regardant à travers une vitre de tram. Soit tout un univers sensoriel et mental comme modelé par la photographie primitive. Surtout, les pulsions inavouées et inavouables saccagent avec ferveur, fatigue et élégance ce magasin de bibelots, ce travail d’orfèvre, cet enchevêtrement de tableaux soignés avec maniaquerie, au détail près. Du coup, une profondeur naît de cette extrême maîtrise stylistique et technique. Une émotion, même. Une réflexion incarnée dans un film où tout peut se passer, dans un pays où tout peut se refaire. Et l’on admettra alors un saut qualitatif… Balagov semble s’être un peu débarrassé de certains effets de style provocants (légion dans Tesnota) pour raconter avec plus de classicisme mais avec la même intensité des séismes intérieurs. Et son film d’agir en réalité violemment sur nous, de grandir en beau film amer d’âmes tourmentées, prisonnières d’un purgatoire. Deux femmes du calvaire dans un univers mort-né.

JEAN-FRANÇOIS MADAMOUR

LEAVE A REPLY

Please enter your comment!
Please enter your name here