[CRITIQUE] UN GRAND VOYAGE VERS LA NUIT de Bi Gan

Souvenirs, souvenirs...

[DORMEZ IL LE VEUT] Il y a du Edgar Allan Poe dans l’aller-simple de Un grand voyage vers la nuit. Le jeune et surdouĂ© Bi Gan a fait siens pour son deuxième long mĂ©trage les derniers vers de son poème Un rĂŞve dans le rĂŞve: «tout ce que nous voyons ou paraissons n’est qu’un rĂŞve dans un rĂŞve». Un film dans le film qui «cherche Ă  faire» rĂŞver les yeux ouverts. Et quand on dit «cherche Ă  faire», rien d’anodin, c’est prĂ©cisĂ©ment la faille du film, lĂ  oĂą il nous déçoit. On avait beaucoup aimĂ©, et soutenu, Kaili Blues (2016), le coup d’essai mĂ©tĂ©ore de Bi Gan. La suite donnait envie avec les promesses contenues dans le titre: un «grand voyage vers la nuit», tout un programme. S’il partage vigoureusement entre ses fans qui y voient un chef-d’œuvre de modernitĂ© (et en font des kilotonnes) et ses dĂ©tracteurs qui n’y voient qu’un catalogue de poses crispantes (et en font aussi des kilotonnes), le rĂ©sultat n’est en rĂ©alitĂ© simplement pas Ă  la hauteur des espĂ©rances les plus folles. Et on ne le lui pardonne pas… Dans ce film coupĂ© en deux (comme Twin Peaks – Fire Walk With Me, exactement), le cinĂ©aste-cinĂ©phile-fĂ©tichiste veut perdre entre rĂŞve et rĂ©alitĂ© au grĂ© d’un polar mental oĂą le hĂ©ros revient dans sa ville natale, se met Ă  la recherche d’une femme jadis aimĂ©e, hantĂ© qu’il est par une robe de satin vert. Pendant toute la première partie, on s’épuise vite Ă  dĂ©mĂŞler le vrai du faux, Ă  comprendre oĂą l’on est et l’on s’y perd, sans rĂ©el dĂ©lice, sans le plaisir propre Ă  tout cinĂ©phile de la perte, du jamais-vu. Au contraire, on a dĂ©jĂ -vu ça. On voit bien le cinĂ©phile Ă  l’ouvrage reprendre des pans entiers du cinĂ©ma de Lynch, de Tarkovski, de Weerasethakul et de Hou Hsiao-hsien. Ce n’est que belles images lisses, balises et rĂ©fĂ©rences, sans rĂ©el mystère – Bi Gan manufacture un mystère fabriquĂ©, soit de la «bizarreté»; on l’en trouvera que plus calculateur, pas assez innocent pour avoir envie de le suivre et de dĂ©coller dans son songe immobile. A mi-parcours, le spectateur chausse ses lunettes 3D (comme le personnage) pour savourer ze moment de virtuositĂ© ostentatoire: un plan-sĂ©quence mĂ©morable d’environ 50 minutes, sans coupe. Certes, on a un peu trop attendu ce tour de force Ă©patant de bateleur (comme dans Kaili Blues, au fond) mais il donne Ă  n’importe qui envie d’applaudir comme un rĂ©flexe Pavlovien et il apporte aussi une certitude que l’on avait failli perdre pendant plus d’une heure : Bi Gan, s’il pose, sait filmer, cadrer, crĂ©er une ambiance, mieux que le tout-venant. Il nous ramène alors dans la salle de cinĂ©ma, devant l’écran, au moment oĂą l’on commençait Ă  sombrer dans les dĂ©combres de la nuit, d’un dĂ©sastre inouĂŻ. Et lĂ , enfin, le cĹ“ur palpite. Ça vibre. Tardivement mais pleinement. Le cinĂ©phile peut trouver ça Ă©blouissant; le nĂ©ophyte, Ă©puisant. Ou l’inverse. Reste qu’on attendait la rĂ©volution, la dimension inĂ©dite… et que l’on a assistĂ© Ă  une jolie purge. J.F.M.

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