[HOURRA CANTONA] Il y a quelques années, Ulysse (Canto) a mis un terme à sa carrière d’artiste contemporain. Aujourd’hui, il habite seul avec son chien Joseph dans un vieux manoir au milieu de la forêt. Mona a vingt ans et est étudiante aux Beaux-Arts. Un jour, Mona décide de partir à la rencontre d’Ulysse. Quelque part entre le road-movie et le film de fantômes, un nouveau genre bien compliqué à délimiter: le solo-movie à plusieurs (et oui). Dans ce qu’on appelait il y a encore quelques années le «nouveau cinéma français», il y avait en fait deux tendances contradictoires, deux façons d’habiter le monde qui prouvent bien ce que ce nouveau label avait d’un peu précipité. D’un côté, une dépense excessive d’énergie qui mène à la logorrhée ou à la cadence effréné (Antonin Peretjatko, Valérie Donzelli, Justine Triet); de l’autre, une pesanteur paralytique qui proscrit soit le mouvement, soit la vitesse à l’intérieur du cadre (la ligne tracée par Brac, Manivel et Betbeder). Le petit monde de ce dernier a peu changé en dix ans: personnages qui peinent toujours autant à habiter le décor alentour, atmosphère douce-amère et lunaire qui entrelarde la légèreté avec la neurasthénie, un format 4/3 qui encapsule les personnages dans une cellule bien étriquée (impossible de quitter le cadre par un côté puisque des murs invisibles tenaillent chaque séquence, ce qu’un plan de deux secondes assez génial dans l’arrière-salle d’une pizzeria illustre bien).

On comprend ce que l’entreprise peut avoir de rebutant pour un Å“il qui n’aurait pas envie d’y croire, et qui ne goûterait que trop peu la naïveté bien factice de Marie et les naufragés (2016). Ulysse et Mona lorgne pourtant vers quelque chose de plus grave, et de moins convenu que les précédentes livraisons de son géniteur: un film de rencontres dépouillé où s’agrègent des hautes solitudes (celle d’un ex-artiste reclus, d’une étudiante lassée par la «vieillesse des jeunes de son âge», d’un pré-ado fantasque aux propos très adultes et filmé à hauteur d’homme). Betbeder jette par dessus la fenêtre les archétypes qui habitent d’ordinaire le cinéma français: vous ne trouverez pas ici de «meilleur pote», pas de romance consommée dans un lit deux places, pas d’assertions métaphysiques expédiées autour du festin du soir. A la place, un tristesse-club loin de la capitale traversé par quelques évasions burlesques, un film qui avance sur un fil somnambulique et qu’on pourrait rebaptiser La Forêt des songes si le créneau n’était pas déjà occupé par un film récent de Gus Van Sant. En situant sa fable dans un espace volontairement métaphorique (un îlot désert totalement coupé des turbulences de la métropole, ce qu’essayait déjà Le voyage au Groenland), le cinéma de Sébastien Betbeder y gagne clairement au change: à défaut de vous garantir que vous serez sensibles à tous ces beaux regards rêveurs qui flèchent le chemin du film, on préfèrera vous promettre qu’il s’agit de la cure emmitouflante dont vous avez besoin pour traverser l’hiver. Et c’est déjà pas si mal.

GAUTIER ROOS

LEAVE A REPLY

Please enter your comment!
Please enter your name here