[DERRIERE LES MOTS] Passé à la postérité de la littérature il y a bien longtemps, John Ronald Reuel Tolkien n’avait jusqu’à aujourd’hui pas encore eu droit à son biopic poseur et aseptisé made in Hollywood. C’est en tout cas ce que l’on craignait avant de voir le film, au vu de l’historique peu reluisant d’un genre souvent plus enclin à caresser le fan dans le sens du poil qu’à chercher à créer de vrais moments de cinéma (Bohemian Rhapsody et tutti quanti). Il faudra revoir son jugement, car si Tolkien, premier film anglophone du finlandais Dome Karukoski, ne se dépareille pas complètement d’un académisme ronflant, il sait aussi nous surprendre par de joyeuses trouvailles.

Suivant l’itinéraire du célèbre auteur en montage alterné (oscillant entre sa jeunesse idyllique et romanesque et sa carrière d’officier pendant la Première Guerre Mondiale), le film fait preuve d’une rigueur visuelle étonnante. Une élégance du cadre et de l’éclairage qui donne parfois l’impression d’avoir affaire à la BBC – sans aucun doute ceux qui maîtrisent le mieux cette recette – en lieu et place d’un studio américain voulant surfer sur le prestige d’un nom. Une maîtrise qui s’étiole dès lors que le film essaye avec une lourdeur consommée de toucher la fibre nostalgique de ses spectateurs. Qu’il s’agisse d’un dragon jaillissant des flammes d’un champ de bataille ou du mythique Anneau Unique, apparaissant dans les yeux de Tolkien avec le reflet d’une lampe à pétrole, tous ces rappels au Seigneur des Anneaux écrasent le film sous un symbolisme bas-du-front. Il semblait déjà évident que l’horreur de la guerre et le souvenir d’une jeunesse marquée par le sceau de la communauté allaient transparaître dans l’œuvre de l’auteur. Inutile de le surligner de la sorte.

Mais pour autant, le film surmonte sans peine ces quelques obstacles et parvient, dans sa représentation sans concessions et souvent très brutale de la guerre, à dépasser la simplicité première de son discours. Bien moins que le parcours d’un individu confronté à la plus absurde violence, le film met en lumière la disparition prématurée d’une génération de créateurs, jetés par la stupidité mortifère de leurs aînés dans les tranchées de la mort et de la folie. A ce titre, Tolkien apparait comme un miraculé (une image est extrêmement saisissante: on y voit le romancier allongé dans un charnier, au milieu des corps déchiquetés de ses camarades) se devant de raviver, par sa plume, la lumière de l’art. Ça sonne pompeux et de fait ça l’est, le film se complaisant parfois dans une imagerie trop clinquante pour être vraie et abusant sans retenue d’une lumière crépusculaire un peu vieillotte. Mais le fait est qu’il n’en reste pas moins très attachant, proprement emballé et servi par un tandem d’acteurs très impliqué (Nicholas Hoult et Lily Collins). Idéal pour un dimanche soir au coin du feu.

ALEXIS ROUX

TOLKIEN SA VIE, SON OEUVRE 
Comme on peut le voir dans le biopic qui lui est consacré, JRR Tolkien a vécu de nombreux drames qui ont forgé l’homme et l’écrivain qu’il est devenu. L’auteur perd son père alors qu’il n’est encore qu’un enfant. Il est ensuite arraché à son Afrique du Sud natale pour se retrouver dans une Angleterre qu’il n’a jamais connue, aux côtés de sa mère malade – celle-ci succombera du diabète à 36 ans, à une époque où l’insuline n’existe pas. À l’âge de 12 ans, John et son frère Hilary se retrouvent donc orphelins et sans un sou. Mais Tolkien parviendra toujours à défier le destin. Il devient rapidement évident qu’il est doté de dons exceptionnels, dont un rare génie pour inventer des langues, créer une mythologie et imaginer, par des mots ou des dessins, toutes sortes de créatures fantastiques. Ses compétences lui permettent d’intégrer la prestigieuse King Edward’s School de Birmingham, où sa créativité florissante s’épanouit grâce au meilleur des encouragements: un cercle d’amis fidèles sur lesquels il peut compter et qui ne cesseront jamais de le mettre au défi d’aller toujours plus loin.
Ainsi, même dans le paysage infernal des tranchées, l’imagination de Tolkien était à l’oeuvre, alors qu’il commençait à écrire à la chandelle à propos de certains des personnages qui allaient devenir la moelle de ses récits légendaires. Si Tolkien a toujours été clair sur le fait que les événements de la saga du Seigneur des Anneaux, tels qu’ils sont écrits, ne sont pas destinés à établir une corrélation avec des événements spécifiques de l’une ou l’autre guerre mondiale, il est évident que son expérience de la guerre et la perte de ses amis proches l’ont profondément marqué. Pour découvrir les liens profonds entre la guerre et l’oeuvre de Tolkien, le réalisateur Dome Karukoski a cherché dans le film à donner aux scènes de guerre une qualité surnaturelle, lorsque le fameux No Man’s Land de la Somme se mêle aux fantasmes et hallucinations de Tolkien pour créer une vision quasi mystique. “Tolkien était si proche de la mort à cette époque… Dans ces moments-là, l’imagination prend souvent le dessus et vous sombrez dans les confins les plus sombres de l’esprit humain. Tolkien a dû le sentir, car il a connu la terreur et les ténèbres. Je crois que c’est exactement ce qu’il a tiré de la guerre; une vision de lui-même face au mal et aux ténèbres. Et je voulais parler de cela dans cette histoire.P.F.

 

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