[CRITIQUE] TIME de Kim Ki-Duk

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Oubliez les mélos blancs comme la neige d’avril et les panneaux lacrymales brandis par les petits malins: celui qui va vous émouvoir aux larmes cet été, c’est Kim Ki-Duk qui, depuis L’île, a bien changé. En très bien. Alors que dans ses précédents rêves soyeux, les lacs variaient au gré des quatre saisons et les âmes en peine se reluquaient dans le blanc de leurs yeux tristes, dans Time, les personnages parlent pour exprimer ce qui ne va pas chez eux ou se laissent mourir d’amour en changeant de visage. Loin de constituer un défaut, l’absence des figures récurrentes du réal souligne qu’il a franchi un cap et fait le deuil sur ses obsessions aqueuses comme de ses fantaisies sexuello-trash. Fin d’une époque autiste de poète bohème où tel un peintre voué à la solitude, il vivait dans les nuages et refusait obstinément les contingences d’un monde moderne et son capitalisme putride: Kim filme désormais des vous-et-moi perdus dans des mégapoles grouillantes qui assument pleinement leur désir, leur méchanceté ou leur naïveté, s’agacent du temps qui passe, se révoltent sans arborer des mines passives et n’attendent plus patiemment que l’être aimé revienne. Dans l’urgence de Time où le temps est compté, une femme jalouse reproche à son petit ami d’être séduit par d’autres filles et va avoir recours à la chirurgie esthétique pour raviver un désir mort; un homme subit une séparation brutale et essaye de recommencer une relation amoureuse sans succès; une demoiselle tombe amoureuse de l’homme le plus triste du monde qui, égoïstement, n’arrive pas à oublier son précédent grand amour. Potentiellement, le script était porteur d’une généreuse louche de sentimentalisme pleurnichard. KKD sublime l’argument. Et son film est d’autant plus émouvant qu’il ne s’abîme jamais dans l’explication de texte psychologique. Ça aurait pu – voire dû – être mièvre, c’est juste sublime.

Gestes tendres, regards énamourés, peaux abîmées que l’on réconforte d’une caresse, état d’affection extrême qui pousse par exemple à réécrire plusieurs fois sur un même bout de papier une déclaration d’amour qui ne se voit que si on la lit à travers les lignes griffonnées. Le film présente tous les symptômes et toutes les guérisons qui forment la courbe des maladies d’amour, avance au gré de ces volutes obsessionnelles et finit par construire une sorte de labyrinthe où les sens sont prisonniers de leur première fois et les persos incapables de faire leur deuil amoureux. Personne n’est fait l’un pour l’autre. Rien n’arrive par enchantement, ni même par désir. Ce que l’on prend pour un désir n’est que le désir de l’autre que l’on a fini par faire sien. En zigzaguant entre différents itinéraires, le réalisateur filme des mystères insondables qui font dérailler le cours tranquille de la narration. Cherche par tous les moyens à ce que les comédiens habitent mentalement l’histoire et l’espace du film. Génère des stratagèmes spatiaux et narratifs qui s’enchaînent avec une limpidité exemplaire comme dans une sorte de jeu faisant la part belle à l’insolite. Ose traiter de sujets universels qui le et nous préoccupent comme la peur de ne pas s’aimer soi-même, de ne plus séduire et de vieillir tout seul. Et ausculte in fine une lente décrépitude mentale à la manière d’un Todd Haynes paumé au pays du matin calme.

Pourvu d’élans surréalistes (les statues aux positions érotiques lascives), des métaphores bien senties (la chirurgie esthétique comme moyen de disparaître et de changer d’identité, l’île comme refuge paradisiaque d’amants aux corps impatients loin de la ville et de son théâtre absurde résumé à des unités de lieux précises – le café et l’appartement) et des confessions bouleversantes (l’homme qui ne comprend pas pourquoi sa copine a fait de la chirurgie esthétique alors qu’il l’aime comme elle est), le résultat fonctionne essentiellement par le biais d’un brillant système de rencontres, de retours et de reprises qui permettent les trajets d’un personnage à un autre et forment des groupes. Ainsi, par ce traitement, les peintures de caractères KimKiDukiens flottent sans cesse entre l’incarnation et le spectral pour nous rappeler que la beauté est située dans les espaces fantasmatiques de la conscience. Les questions posées sont rudes: comment l’amour ébranle-t-il et peut faire virer à la névrose obsessionnelle? Comment peut-on ne pas se remettre d’un attachement? Si Time recèle son lot d’abstraction et d’exemplarité, rien ne rime avec caricature. Comme toujours chez lui, l’essentiel repose sur la mise en scène et l’incarnation visuelle des idées. Présentement, l’attachement amoureux est une crise dans un café respectable ; l’aveuglement passionnel, le recours à la chirurgie esthétique ; l’apaisement, une séance photo.

Locataires avait déjà assuré que loin de ses provocations d’enfant terrible le cinéaste sud-coréen savait comme pas grand monde filmer sobrement des histoires déchirantes. Time confirme la dimension romanesque et surréaliste du metteur en scène apaisé. Depuis tout ce temps, on n’a jamais vraiment su pourquoi l’on se sentait si bien en regardant ses films, quelle était cette impression de quiétude qui jamais ne versait dans le béat et offrait des ressources inouïes. Parvenu à une maîtrise confondante de son art, KKD entremêle sans accrocs ses petits récits et à l’intérieur de son canevas bouscule la chronologie, histoire de rendre compte des réminiscences et du tohu-bohu intérieur qui agitent les personnages. Comme toujours ? Oui, sauf que le cinéaste renouvelle sa palette thématique. Et rassure de fait après L’arc, son précédent film sorti dans l’Hexagone, où notre ami semblait rabâcher ses obsessions et, corrélat, ses figures de style. Constat qui secoue: Kim Ki-Duk n’a pas filmé les choses de l’amour, il a appris à les voir.

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