Nouveau western. Comme son titre l’indique, Tijuana Bible se situe dans la fameuse ville frontalière mexicaine, et on y parle presque plus souvent américain que mexicain. Le sujet en est autant la ville, et plus précisément la quartier chaud de la Zona norte, que le parcours qui s’y déroule, celui d’un vétéran américain de retour d’Irak, et qui s’y est arrêté pour s’oublier dans la drogue.

Chaos debout. Le film commence brutalement par une scène de prédation, comme une illustration de la chaîne alimentaire. Le prédateur, c’est Nick (Paul Anderson, méconnaissable et encore plus maigre que son personnage de cockney pyschotique dans la série Peaky Blinders). D’un coup de poignard sec, il tue un chien, qu’il va s’empresser de revendre à un restaurateur coréen. Avec l’argent, il va s’acheter sa dose de drogue. Chacun sa nourriture. Sa seule possession, c’est son poignard de marine qui lui sert à la fois de passeport de survie et de lien avec son passé. La valeur symbolique de l’objet est forte, comme celle de beaucoup d’autres images qui habitent le cinéma de Jean-Charles Hue.

Nick est donc occupé à se perdre à Tijuana, jusqu’au moment où il croise la route d’Ana, une femme qui cherche son frère, ancien marine expulsé des Etats-Unis, et dont la trace s’arrête ici. La présence d’Ana indispose les narcos qui chargent Nick de la convaincre de partir. Mais la personnalité du disparu l’intrigue, et alors qu’il décide d’aider Ana, l’histoire prend l’allure d’une quête initiatique, qui permet à Nick de se trouver aussi lui-même.

A priori, il n’y a pas grand-chose de commun avec les deux précédents longs-métrages de Jean-Charles Hue. La BM du seigneur et Mange tes morts formaient une sorte de dyptique consacré à la famille Dorkel, des gens du voyage basés en France. Pourtant, des similitudes se révèlent aussi bien dans la forme (les nombreuses références cinématographiques, notamment au western), que dans la méthode utilisée. Hue a une approche documentaire de ses sujets qu’il connaît intimement, et c’est encore le cas ici. Avant de tourner, le cinéaste a multiplié les séjours à Tijuana pour y réaliser des documentaires. Il s’y est fait des amis dont les histoires l’ont inspiré pour tisser son propre scénario autour de Nick. Beaucoup des personnages qui l’entourent jouent leur propre rôle. Au moins trois d’entre eux sont morts depuis, dans la guerre qui oppose les narcos.

La principale force du film consiste à transmettre un sens de la réalité et du danger qu’on n’a pas l’habitude de voir ailleurs. L’intensité qui en résulte est au service de codes narratifs familiers : la quête de vérité est un thème classique du film noir, et il se superpose à celui du personnage qui s’identifie avec celui qu’il recherche comme dans Apocalypse Now. D’autres références font partie de l’alchimie improbable mais réussie qui convoque le réalisme documentaire de Jean Rouch, le romantisme sauvage de Sam Peckinpah, la poésie de Andrei Tarkovski, le mysticisme au ras du pavé d’Abel Ferrara.

Ici, la spiritualité (déjà très présente dans les précédents films du Jean-Charles Hue) trouve un contexte idéal pour s’exprimer. La frontière mexicaine est un carrefour qui permet de retrouver ce qui a été perdu, et où les opposés se rencontrent, et parfois se confondent : ténèbres et lumière, désir de mort et raison de vivre, dénûment et générosité, saints et damnés. Visuellement, l’approche privilégie le vivant et le mouvement, ce qui n’empêche pas quelques stupéfiantes séquences révélatrices de l’univers intérieur de Nick, comme le moment où Maria se révèle à lui à la façon d’une camera oscura, ou encore une scène surréaliste tournée dans une décharge intégralement recouverte de fragments de verre scintillants. La terre n’a jamais paru si proche du ciel. G.D.

A lire. Interview de Jean-Charles Hue.

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