[ROSTO IN PEACE] Il y a presque un an jour pour jour disparaissait Rosto, peintre, plasticien, réalisateur et musicien néerlandais, à l’âge prématuré de cinquante ans. Avec son groupe de rock underground Thee Wreckers, l’homme avait dynamité la scène musicale parallèle des Pays-Bas et développé un univers d’une richesse visuelle époustouflante, débordant rapidement la simple musique pour explorer d’autres territoires. Fauché par la maladie alors qu’il préparait son premier long-métrage, le voilà qui ressuscite pour un instant, le temps d’une tétralogie de courts-métrages tournés entre 2008 et 2018, illustrant chacun une période spécifique de son groupe.

« Un rêve que l’on fait seul est un rêve ; un rêve que l’on fait à plusieurs est la réalité ». Première des quatre citations qui séparent chaque segment du film, cette maxime signée John Lennon résonne comme une note d’intention à la candeur toute enfantine. Il ne sera ici pas question d’un trajet linéaire (le film suit un semblant de trame qui ne lui sert que d’excuse), mais plutôt d’un voyage sinueux et surréaliste dans le monde rêvé d’une personnalité singulière. Un monde qui prend tour à tour les allures d’un cauchemar épileptique (No Place Like Home), d’une plongée psychédélique dans un monde tourmenté et achromatique, renversement maléfique du Pays des Merveilles (Lonely Bones), d’un aplat de blanc et de rouge minimaliste s’achevant par un brusque retour au réel (Splintertime), pour finalement s’achever par une contemplation mélancolique et volontiers absurde des vieux souvenirs de l’auteur (Reruns, sans conteste le segment le plus personnel des quatre). Partagée entre le macabre décalé d’un Tim Burton, les visions étranges et saisissantes d’un David Lynch et le surréaliste burlesque d’un Luis Buñuel, Thee Wreckers Tetralogy frappe d’emblée par son atmosphère unique et sa plastique déroutante, résultat d’un savant mélange entre images réelles et infographie numérique. C’est tout l’enjeu de ce joli programme que de remettre en question la frontière entre réalité et onirisme, quitte à laisser parfois le spectateur dans l’incompréhension. Une incompréhension qui n’a heureusement rien de stérile, dans la mesure où elle transforme le visionnage en une expérience sensorielle inoubliable, un trip halluciné soutenu par la musique du groupe – très proche des derniers albums de David Bowie, l’un des maîtres à penser de Rosto.

En guise de conclusion, cette suite de sketches s’achève par un court making-of, Everything’s Different, Nothing has Changed, qui donne à voir les coulisses du tournage dans le studio personnel de Rosto. Interviewé à l’occasion, l’homme y parle de sa « ville rêvée », ce territoire imaginaire où le magnifique côtoie le macabre qui infuse et resurgit dans chacun de ses gestes  avec une force incroyable. Thee Wreckers Tetralogy gagne définitivement plus à être vécu que raconté, une œuvre à la profondeur insondable qui prend aujourd’hui, un an après la mort de Rosto, l’allure d’un testament déchirant. Que l’on soit un aficionado du néerlandais ou un néophyte complet, on ne peut ni ne doit passer à côté d’un des très beaux moments de cinéma de ce début d’année – à condition d’accepter de rêver dans la tête d’un autre.

LAISSER UN COMMENTAIRE

S'il vous plaît entrez votre commentaire!
S'il vous plaît entrez votre nom ici