[CRITIQUE] THE POWER OF THE DOG de Jane Campion

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Après une décennie rythmée par deux saisons de Top of the Lake, The Power of the Dog marque le retour de Jane Campion à la réalisation d’un long métrage, 12 ans après Bright Star. Mais les salles attendront pour accueillir un nouveau film de la réalisatrice de La Leçon de Piano, car c’est sur Netflix que les spectateurs pourront découvrir cette adaptation d’un roman de Thomas Savage, dès le 1er décembre. Nous avions laissé le cinéma de Jane Campion en 2009 dans les champs fleuris d’Angleterre; nous le retrouvons aujourd’hui dans les étendues arides et escarpées de la Nouvelle-Zélande (censés figurer le Montana). Un décor propice au western, bien que l’intrigue de The Power of the Dog se situe au crépuscule du genre, en 1925. Une unité de temps qui donne un indice sur le projet de la réalisatrice, peu encline à tourner une histoire classique de cow-boy, mais plutôt désireuse de filmer la déconstruction de cette figure déjà anachronique dans les années 1920. Le cow-boy, c’est Phil Burbank (Benedict Cumberbatch), brillant et riche héritier, qui gère à la dure un élevage de vaches avec son frère Georges (Jessy Plemons), plus tendre et plus en phase avec son époque. Si la dualité entre les deux frères est visible dès les premières minutes du film, c’est l’arrivée au sein du domaine des Burbank de Rose (Kirsten Dunst), nouvelle femme de Georges, et son fils Peter (Kodi Smit-McPhee), échalas tourné vers la science et la culture, qui rendra l’atmosphère du foyer proprement volcanique.

Longtemps, The Power of the Dog donne l’impression d’aller nulle part, s’évertuant à illustrer une situation de statu quo de plus en plus étouffante. Phil est odieux avec les nouveaux arrivants; mal à l’aise, Rose sombre dans l’alcoolisme; Georges est absent, trop occupé en ville; Peter essaie de s’imposer dans le virilisme ambiant du domaine des Burbank. Une tension sourde qui rappelle les récents films de Paul Thomas Anderson (There Will Be Blood, The Master, Phantom Thread), dont Campion a repris ici le compositeur attitré, Johnny Greenwood, auteur d’une bande-son pleine de cordes et de percussions asphyxiantes. Enserré entre des reliefs abrupts, ce faux-western – et vrai thriller domestique en huis-clos – file tout droit vers une impasse. Mais, ô grand mais, Jane Campion est aux commandes et tient son récit avec une mise en scène tirée au cordeau – Lion d’argent mérité à la dernière Mostra de Venise. A l’heure de film, la relation jusqu’ici tumultueuse entre Phil et Peter prend une toute autre tournure. Hanté par la mémoire de «Bronco» Henry, mentor et vestige mythologique du cow-boy à la John Wayne, Phil se met en tête de transmettre son savoir au jeune éphèbe. Plutôt qu’un relais père-fils, la relation entre Phil et Peter baigne dans un homo-érotisme suffocant, bardée de métaphores sexuelles tâchant tous les accessoires et toute la gestuelle virile du cow-boy. La corde en cuir de vache, que Phil conçoit pour son protégé, devient le catalyseur de la charge érotique qui fluctue entre les deux personnages. Un objet de cinéma qui en éveille un autre, récent, dans la mémoire du spectateur: la pèche de Call Me By Your Name.

Les films de Lucas Guadagnino et de Jane Campion évoquent tous deux la naissance d’une passion interdite, dans un cadre qui l’est tout autant, ainsi que la dévoration et la perdition qu’elle engendre chez l’un des protagonistes. Si le film de l’italien se raccordait, in fine, au genre du mélodrame, celui de la néo-zélandaise plonge insidieusement dans le thriller érotique. Œuvre ophidienne, vénéneuse, The Power of The Dog se révèle comme le négatif du bonbon chic Call Me By Your Name, avec Benedict Cumberbatch à la place d’Armie Hammer, qui retrouve enfin un rôle à sa mesure en incarnant autre chose que le Sherlock bis, et Kodi Smit-McPhee en version trouble du personnage de Timothée Chalamet. Le film opère progressivement un changement de paradigme, à tout niveau (mise en scène, jeu d’acteur), et la corde en cuir de vache en est le symbole. Jusqu’ici objet de désir, elle se mue en objet de mort. L’intrigue de The Power of The Dog se referme de manière implacable sur le spectateur, sans toutefois montrer une once de gratuité. Tout le projet du film, soit la déconstruction de la figure du cow-boy, d’abord par sa dévirilisation, ensuite par son anéantissement total, est menée à terme. Jane Campion a réalisé son film le plus hitchcockien. Mesdames, messieurs, on appelle ça un coup de maître. M.B.

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