Près de dix ans après son très prometteur Martha Marcy May Marlene, Sean Durkin confirme ses impressionnantes capacités de conteur, dialoguiste, directeur d’acteurs et metteur en scène avec The Nest, un drame familial aux accents de fable politique et de film d’horreur. Le sujet, le déménagement en Angleterre au milieu des années 80 d’une famille précédemment installée aux Etats-Unis, lui a été inspiré par sa propre expérience lorsqu’à 11 ans, sa famille s’est installée à Londres au début des années 90. Il en a gardé le souvenir d’un dépaysement énorme, l’Angleterre ayant gardé derrière une apparence tolérante un fond tenace de préjugés, de barrières sociales et d’entre-soi élitaire. Mais l’époque était aussi marquée par une dérégulation sauvage, orchestrée conjointement par Ronald Reagan et Margaret Thatcher pour ouvrir la porte à la dictature du marché et de la finance.

Sean Durkin a fait de cet assemblage d’archaïsme et de mutation accélérée le contexte traumatisant dans lequel il plonge la famille O’Hara de The Nest. Seul le père Rory (Jude Law, plus affûté que jamais) se réjouit du changement, et pour cause: c’est lui qui a décidé de quitter les Etats-Unis, où il a appris les rudiments du management ultra agressif pour aller le mettre en pratique dans son Angleterre natale. Il est prêt à risquer gros, mais son ambition n’a pas de limite. L’endroit qu’il a choisi pour y faire son nid (The nest en anglais) est un manoir imposant, à la mesure de son aveuglement. Sinistre et manifestement trop grande pour lui et sa famille, la maison est filmée comme si elle était hantée, avec ses corridors immenses et ses portes ouvrant sur une dimension inconnue qu’on imagine menaçante.

Au dehors, Rory fait d’abord excellente impression avec sa rage de foncer qui bouscule les obstacles. Mais il finit par tomber sur un os lorsque ses patrons, pas nés de la dernière pluie, tempèrent sa précipitation. Sa femme Allison (Carrie Coon, de The leftovers) est son opposée: alors qu’il spécule sur du vent, elle cherche le réconfort dans des activités concrètes, proches de la terre, notamment en donnant des cours d’équitation et en dressant le cheval dont son mari lui a fait cadeau. Très symboliquement, cet animal contribuera à révéler en les amplifiant les sensibilités opposées de Rory et d’Allison. La distance qui les sépare de plus en plus semble atteindre un point limite au cours d’un dîner mondain où elle sert clairement de faire-valoir. Au moment où Rory compte sur elle pour le soutenir dans une combine, elle préfère le planter publiquement après avoir exposé sa duplicité.

Le personnage de Rory est sombre et complexe, et il faut toute l’intelligence coordonnée du cinéaste et de Jude Law pour éviter de lui faire franchir la limite qui le rendrait irrémédiablement détestable. Il est probablement une victime de son époque et du système qui alimente sa rapacité obsessionnelle, mais ses actions n’en sont pas moins odieuses parce que leurs conséquences punissent son entourage immédiat. On peut facilement en déduire que ce que fait cette idéologie au niveau d’une famille, elle le fait aussi au niveau d’une société : elle sépare, désunit, divise. Et le film a beau se situer dans les années 80, l’idéologie dont il dénonce les effets est toujours nocive aujourd’hui, nos dirigeants s’acharnant encore à la mettre en oeuvre. Sean Durkin ne va pas jusqu’à le dire explicitement, il s’en tient habilement à garder le film dans sa dimension de drame intimiste. On peut même lui savoir gré de garder sur ses personnages un regard humain, sans jugement, jusqu’à la conclusion qui n’en est pas une et qui est particulièrement habile: l’histoire s’arrête au moment que le cinéaste a choisi, mais elle continue dans l’imagination du spectateur. G.D.

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