Adi Rukun est ophtalmo itinĂ©rant. Au grĂ© de ses visites, il enquĂȘte sur les circonstances de la mort de son frĂšre aĂźnĂ©, accusĂ© de «communisme» et assassinĂ© pendant les grands massacres de 1965 et 1966 en IndonĂ©sie. La camĂ©ra de Joshua Oppenheimer accompagne Adi dans sa confrontation avec les assassins. Patiemment, obstinĂ©ment, malgrĂ© les menaces, Joshua & Adi s’emploient ensemble Ă  vaincre le tabou du silence et de la peur.

AprĂšs The Act of Killing, qui avait permis Ă  Joshua Oppenheimer d’accĂ©der Ă  une notoriĂ©tĂ© mondiale en 2012 (primĂ© Ă  Berlin et Toronto, nommĂ© aux Oscars), le cinĂ©aste revient sur le mouvement du 30 septembre 1965 en IndonĂ©sie et sur les massacres qui causĂšrent la mort de plusieurs centaines de milliers de militants communistes, d’opposants politiques et de membres des minoritĂ©s ethniques. Quand The Act of Killing Ă©tait consacrĂ© aux bourreaux, aux escadrons de la mort qui ont perpĂ©trĂ© les massacres et Ă  la façon dont ils se sont maintenus au pouvoir jusqu’Ă  aujourd’hui, The Look of silence, comme un second chapitre, raconte l’histoire vue par les victimes. Et frappe encore plus fort que le prĂ©cĂ©dent film (dĂ©jĂ  Ă©difiant) dans sa maniĂšre de confronter les points de vue, de raconter comment une victime va demander rĂ©paration avec un courage inouĂŻ, comment des bourreaux vont lui rĂ©pondre parfois jusqu’Ă  la gĂȘne et s’arranger avec la rĂ©alitĂ©. On est dans la captation d’un cinĂ©ma-vĂ©ritĂ©, trĂšs proche des grands Werner Herzog. A ce point-lĂ ? A ce point-lĂ .

Joshua Oppenheimer a travaillĂ© pendant plus de dix ans sur les massacres ayant eu lieu en 1965 dans l’archipel indonĂ©sien. Il a voulu explorer les consĂ©quences de ce drame sous diffĂ©rentes facettes; ce qui a justifiĂ© la production de ces deux longs-mĂ©trages. Pour The Look of Silence, il suit une famille rescapĂ©e et plus particuliĂšrement le dernier nĂ©, Adi Rukun, 44 ans au moment du tournage, qui dĂ©cide d’enquĂȘter sur la mort de son frĂšre aĂźnĂ©, mort en 1965, soit trois ans avant sa naissance. Au fil de ses rencontres, Adi apprend de la bouche mĂȘme de ceux qui l’on tuĂ© la barbarie dont son frĂšre a Ă©tĂ© victime. Les face Ă  face sont poignants et les silences lourds de sens entre Adi et les tortionnaires d’hier, devenus de vieux notables ayant su tirer profit de leurs exactions, couvertes par les militaires Ă  l’Ă©poque des faits. Si Adi reste digne face Ă  leurs terribles aveux, allant mĂȘme parfois jusqu’Ă  pardonner, eux rĂ©agissent avec colĂšre ou en le menaçant. Conscient du risque que lui faisait courir sa dĂ©marche, Adi a cachĂ© son identitĂ© Ă  ses interlocuteurs pour protĂ©ger sa famille contre d’Ă©ventuelles reprĂ©sailles, toujours possibles cinquante ans aprĂšs. Du reste, le nombre incalculable “d’anonymes” dĂ©filant au gĂ©nĂ©rique de fin en dit long sur ce point. “L’Ă©quipe qui m’a aidĂ© Ă  rĂ©aliser le film doit rester anonyme, il y a des menaces politiques qui pĂšsent sur elle“, a affirmĂ© Joshua Oppenheimer, souhaitant plonger le spectateur dans “le silence qui suit l’atrocitĂ©, surtout quand justice n’est pas faite“.

Adi cherche Ă  venger l’honneur de ses parents dĂ©truits et de son frĂšre assassinĂ© dans des conditions Ă©pouvantables. ComblĂ© (il a une femme et deux enfants heureux), il doit pourtant rĂ©gler les problĂšmes de sa famille. A chaque confrontation avec un bourreau, quelque chose de sidĂ©rant se passe. Parfois c’est la fille de l’un d’eux qui soudain rĂ©alise en Ă©coutant Adi que son pĂšre n’est pas un hĂ©ros. Parfois c’est le silence oĂč brutalement le bourreau comprend qu’il est un monstre. Sur un Ă©cran de tĂ©lĂ©vision, Adi, qui ne pleure pas mais qui a un regard chargĂ©, scrute les assassins revenant au bord du fleuve, lĂ  oĂč des dĂ©cennies plus tĂŽt, ils ont assassinĂ© un million d’hommes et de femmes sous prĂ©texte qu’ils Ă©taient communistes ou intellectuels, “sans religion“. Ces monstres fanfarons n’ont jamais Ă©tĂ© jugĂ©s puisque ce gĂ©nocide n’a jamais Ă©tĂ© condamnĂ© par l’IndonĂ©sie et qu’ainsi, ils sont encore au pouvoir. La cruautĂ© n’est jamais montrĂ©e et les supplices sont toujours suggĂ©rĂ©s dans ce film qui, au-delĂ  de son ambition historique, aborde le thĂšme universel du rapport entre les survivants et les assassins en l’absence d’un processus de vĂ©ritĂ© et de rĂ©conciliation.

Échappant Ă  tout ce que l’on pourrait redouter, Ă  commencer par l’exposĂ© didactique ou le pathos gluant, The Look of Silence, toujours viscĂ©ral et surpuissant, jamais dans le surlignage ou l’explication, mise sur la sensibilitĂ© et l’intelligence de celui qui le regarde, capte les regards fuyants, les sourires crispĂ©s, les mots sur lesquels chacun achoppe. Il renferme des rĂ©flexions vertigineuses sur le dĂ©ni, l’endoctrinement, le pouvoir de l’image et des mots, et raconte le courage plein de trouille d’Adi dont le mĂ©tier d’ophtalmo consiste Ă  rĂ©parer la vue des vieux bourreaux sĂ©niles aveuglĂ©ment obstinĂ©s dans leur fiertĂ© et la barbarie. Ces derniers lui expliquent qu’il ne faut pas parler du passĂ© afin qu’il ne se reproduise pas. Adi pense au contraire qu’il faut en parler pour ne rien oublier. Le rĂ©sultat tient Ă  la fois du film de vengeance calme et dĂ©terminĂ© (il s’agit de venger l’honneur d’une famille tout en privilĂ©giant la confession, le dialogue) et du poĂšme cathartique, expiatoire, presque agreste, au cƓur d’une nature belle et au bord d’un fleuve naguĂšre tĂ©moin d’atrocitĂ©.

Il y passe quelque chose de bouleversant, d’inoubliable et d’incroyablement cinĂ©matographique dans la mise en scĂšne, la construction des plans, la progression dramatique proche du thriller (la puissance du faux pour dĂ©fendre le vrai), parĂ© d’images fortes (le corps meurtri du pĂšre) et de basculements, lorsque la mĂšre s’effondre Ă  la fin, Ă©puisĂ©e d’ĂȘtre restĂ©e debout, inconsolable, ou encore lorsque la fille d’un bourreau prend Adi dans les bras, parce qu’elle l’a reconnue, qu’elle le comprend, qu’elle lui explique que son pĂšre est devenu sĂ©nile et vieux, qu’il est impossible de le raisonner. Toute la vĂ©ritĂ© y est rĂ©vĂ©lĂ©e progressivement, secrĂštement, parce que pas conforme Ă  ce que raconte encore l’IndonĂ©sie, comme une douleur sourde revenue de loin remontant Ă  la surface; et Adi doit rester fort pour les siens, pour ne pas s’Ă©crouler. “Si on ne peut pas rĂ©parer le mal qui a Ă©tĂ© fait, le film peut en revanche ĂȘtre utile Ă  mes enfants et Ă  ceux qui viendront aprĂšs“. Les seules sĂ©quences oĂč Adi sourit sont celles oĂč il joue avec ses enfants insouciants, pas encore encombrĂ©s par l’horreur d’un passĂ© qu’ils ne soupçonnent pas. A l’Ă©cole, de nos jours, un instituteur enseigne pourtant Ă  ses jeunes Ă©lĂšves que les communistes Ă©taient des “monstres” et “l’avaient bien mĂ©ritĂ©”. Des dĂ©cennies aprĂšs, la propagande demeure. Rien n’est acquis. Pour toutes ces raisons, The Look of Silence nous dĂ©vaste. Vrai grand film. Essentiel, terrible, Ă©vident.