Alors, ça vaut quoi ce nouveau Scorsese??? Si nous avons souhaité rester discrets jusque-là, ce n’était pas pour jouer aux petits malins tout heureux d’assister à cette séance pleine à craquer. Morceau de 3h30 projeté pour une poignée de privilégiés londoniens, lyonnais et parisiens la semaine dernière, cet Irishman ne se laisse pas encapsuler par un tweet elliptique, ou deux-trois adjectifs de remplissage assénés à la hâte avant de regagner la station de métro la plus proche.

Qu’un film aussi attendu ait besoin d’un certain temps de macération est une bonne chose: songez au Once Upon a Time in Hollywood de cet été, ayant décontenancé plus d’un festivalier pressé en mai dernier, et aujourd’hui unanimement reconnu comme l’une des pièces maîtresse de son auteur… Les deux mastodontes de l’année ne sont pas à une ressemblance près, réunissant chacun de leur côté THE trio légendaire que la cinéphilie des jeunes et des moins jeunes fantasme depuis des décennies. Deux oeuvres où le temps se dilate, où une certaine idée du montage frénétique n’opère plus, deux phares qui ouvrent un dialogue monumental avec la veine mélancolique de Sergio Leone: bien qu’il s’en défende, Martin Scorsese a signé là son Once Upon a Time in America, sa fresque obsessionnelle en chantier depuis plus de 10 ans, à la fois cure de jouvence et requiem funéraire, hanté par les tréfonds de la mort.

Tarantino a pas mal répété qu’il serait le dernier à pouvoir se payer le luxe de reconstituer le Los Angeles de 1969 sans assaisonner ses plans à la sauce CGI. Tout l’inverse de The Irishman, dont Netflix avait fait de ces effets de rajeunissement numérique une curiosité marketing. Impossible de vous dire qu’on y voit que du feu, puisque la peau de De Niro parait mi-floue mi-flasque pendant 45 minutes, mais fantasmons plutôt une roublardise (bien tordue il faut l’avouer) de la production: n’est-ce pas le passé qui rattrape nos personnages à chaque plan? L’idée tout à fait volontaire, et plutôt en phase avec les propos de Scorsese, que le numérique même très onéreux n’est pas capable de tout? Après tout, le cinéaste aurait pu mettre le chantier en branle bien plus tôt s’il n’avait pas souhaité imposer coûte que coûte ses goodfellas vieillissants, et s’il avait délégué leurs jeunes années à d’autres acteurs plus fringants.

L’histoire, racontée par un De Niro sur son fauteuil de retraite, est de toute façon dès le début contaminée par le mythe: le film se base sur I Heard You Paint Houses, publié en 2004, dans lequel Frank “The Irishman” Sheeran confesse le meurtre de la figure du crime organisé la plus influente de l’Amérique ses sixties et des seventies.

Marty se fiche pas mal du fait que ce témoignage soit remis en cause par les spécialistes (on ne saura peut-être jamais le fin mot de l’histoire): il tenait là son joyau narratif embrassant son âge d’or, captant pêle-mêle les intérieurs à la Hopper, les bouis-bouis nocturnes où se jouent les décisions des adultes en boutons de manchettes, mais aussi le débarquement de la baie des Cochons, la bascule de l’assassinat de JFK, la paranoïa post-Watergate.

Un remake de Casino et des Affranchis le regard tendu vers la grande Histoire? Une constante scorsesienne veut qu’un bon personnage soit d’abord un control-freak, un obsédé de la maîtrise que l’exigence délirante va mener à la perte (les détracteurs du cinéaste assimilent ça à la psychologie bien capricieuse d’un enfant de neuf ans encore dans l’illusion du plein pouvoir). L’originalité de cet Irlandais est d’être un outsider, précisément un syndicaliste de second rang qui se voit bouté à l’arrière-plan dès que le flamboyant calife Jimmy Hoffa (Al Pacino) débarque. Le film accepte brusquement de changer de focale, de passer brusquement le témoin à la véritable star du film, celui qui va capter pendant une heure les paparazzades enfiévrées: The Irishman est aussi en ça un anti-Heat (1995), où De Niro et Al Pacino se partageaient malgré les apparences un unique et même rôle. Mais au rayon calife à la place du calife, c’est un souverain Joe Pesci (Russell Bufalino) qui emporte la mise, nettement moins gesticulant qu’à l’accoutumée, et qui tient peut-être là le rôle de sa vie.

On n’a pas trop envie de vous “divulgacher” (coucou La Dispute) davantage ce chant du cygne d’une élégance rare, capable de décocher des flèches d’émotion autant que de déployer, non sans humour, un certain pathétique à voir ces corps de vieux mâles tenter d’abolir les lois physiologiques. Pas vraiment préoccupé par notre chronologie des médias nationale, Martin a répété que le film avait été conçu pour la salle, et pour la salle uniquement. À défaut de pouvoir soudoyer Netflix pour qu’ils nous planifient une nouvelle salve de projos, mettez-vous donc en condition camarades, tel un papy devant le poste qui aurait égaré sa zapette: le smartphone sera préalablement mis en mode avion, les rideaux d’appartement seront tirés, et vos vieux compagnons de chambrée cinéphiles seront les bienvenus pour partager ce qui ressemble à une splendide exécution testamentaire. Gare à cette dernière demi-heure déchirante, dont on espère qu’elle ne laissera personne sur le carreau (c’est quoi le numéro du SAMU, déjà?).

GAUTIER ROOS

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