[CRITIQUE] THE HOUSE THAT JACK BUILT de Lars Von Trier

[FILM DU MOIS – OCTOBRE 2018] La grosse Marx nous l’avait bien dit : l’histoire se rĂ©pète toujours deux fois. Dans Nymphomaniac, Lars passait en revue toutes les problĂ©matiques existentielles qui l’avaient travaillĂ© lors de ses prĂ©cĂ©dents films. Mettant en scène le rĂ©cit d’une femme qui elle-mĂŞme nous racontait les Ă©tapes dĂ©terminantes de sa vie, un chemin de croix toujours plus solitaire et douloureux. Avec ce second bilan, c’est dĂ©sormais un homme, Jack, qui tient Ă  nous confier deux ou trois choses avant que tout ne devienne noir. Et mĂŞme s’il s’agit du top five de ses plus beaux meurtres, c’est sur le mode de la farce qu’on nous fera passer le message. Ă€ noter que c’est la première fois que Lars s’identifie Ă  un personnage masculin depuis au moins vingt ans, n’hĂ©sitant pas Ă  qualifier lui-mĂŞme les mecs prĂ©sents dans ses films d’abrutis finis. Pardon aux pseudo-fĂ©ministes qui n’auraient toujours pas compris toussa toussa.
Il fallut peu de temps avant que l’analogie entre Joe la nymphomane et Jack le tueur en série n’apparaisse comme l’évidence même. L’éros glouton en double inversé du thanatos perfectionniste. Des faux jumeaux guidés par leurs obsessions, des anges de l’apocalypse en quête d’absolu, suggérant les deux faces d’une déité hermaphrodite. Même les visages de Charlotte Gainsbourg et Matt Dillon finissent par se surimprimer mentalement l’un sur l’autre, une ressemblance subliminale qui suffit à prédire ce qui suivra.
Et Lars ne la joue pas cryptique, il explique consciencieusement chaque parcelle de l’horreur qu’il perçoit. Quitte Ă  rabâcher pour les moins attentifs, nous remontrant les images phares de ses films antĂ©rieurs, histoire d’enfoncer le clou. Ça sent la fin chers amis. Et cette fin s’avère rĂ©solument laide. Affreuse. Mais drĂ´le. On se moque d’elle comme d’un sans-abri bourrĂ© qui s’effondre dans un caniveau. Si bien qu’on se prend Ă  rire aux moments les plus inadĂ©quats. Ă€ pouffer comme des Ă©coliers cruels, lorsqu’un enfant arrache les pattes d’un insecte, lorsque Jack dĂ©fonce le crâne d’Uma Thurman, si Ă©nervante qu’on fantasmait dĂ©jĂ  sa mort depuis cinq minutes. DĂ©fenseurs du politiquement correct, abandonnez ici toute espĂ©rance. En apposant cette nouvelle pierre Ă  sa cathĂ©drale du dĂ©sordre, Lars fera probablement fuir encore davantage de spectateurs qu’avec Antichrist. La raison? Le fait qu’il ait effacĂ© toute trace d’empathie chez son protagoniste central. Et qu’il invite du mĂŞme coup celui qui regarde Ă  se mettre dans les bottes d’un individu dĂ©pourvu de compassion. Lars admet avoir pensĂ© son Jack comme le reflet d’une humanitĂ© ayant dĂ©mocratiquement Ă©lu Trump – mais l’Europe et les autres peuvent-ils objectivement, sincèrement, honnĂŞtement, prĂ©tendre avoir fait mieux? On pourra par ailleurs se souvenir que c’est ce cher Donald qui inspira Patrick Bateman, le yuppie meurtrier d’American Psycho Ă  Bret Easton Ellis – enfin lui et le papa de l’auteur –, lorsque celui-ci n’était encore qu’un multimillionnaire sans âme comme les autres. Le super-antihĂ©ros Jack nous plonge ainsi la tĂŞte au fond des chiottes dans lesquelles on aurait prĂ©fĂ©rĂ© oublier nos lâchetĂ©s, nos saloperies convenues, pour nous dire sereinement, un sourire indĂ©chiffrable au coin des lèvres, que rien ne changera jamais, sinon en pire.
Comme la majorité des tueurs en série, Jack se mettra graduellement en situation de péril afin de concevoir des mises en scène toujours plus macabres et spectaculaires. Mais par un hasard douteux, il n’éveillera presque aucun soupçon. Et ce malgré ses erreurs, ou devrait-on dire, ses tentatives manquées d’être débusqué. C’est un constat terrible et poétique de réaliser combien de véritables tueurs en série se sont débrouillés, consciemment ou non, pour se faire capturer par les forces de l’ordre. S’en est un autre d’imaginer combien de ces oiseaux de proie ne l’ont pas fait, ou qui comme Jack, ne sont pas parvenus à se faire entendre suffisamment tôt. Car la vérité est trop atroce pour que les gens ne daignent la voir en face. Ils préfèreront vous ouvrir leurs portes, vous accueillir dans leurs salons, donner du crédit à vos bobards grossiers, plutôt que de devoir songer une demi-seconde que c’est à leur mort qu’ils donnent la main. Par orgueil, par curiosité, par narcissisme, Jack prend toujours plus de risques. Car en définitive il sait qu’il n’en court aucun. Il sent que personne ne le punira, que personne n’ira porter secours à ses victimes. L’affiche du Alien de Ridley Scott proclamait : « Dans l’espace, personne ne vous entend crier », celle de The House that Jack Built pourrait à son tour affirmer « Sur Terre, personne ne vient vous aider ». S’il y a un Dieu, c’est que celui-ci est responsable de l’état dans lequel le monde se trouve. Dans ce cas, Il sera le complice de Jack et nettoiera les trainées de sang qui auraient dû mener la police jusqu’à son atelier, en faisant tomber une pluie diluvienne sur le sol souillé. Et le bourreau tendra son visage en direction du ciel, pour Lui répondre qu’il a compris.
Jack, le Monsieur Sophistication de l’abattage de bétail humain, s’avère tout compte fait un authentique suiveur du Grand Architecte. Il bâtit son œuvre sur le modèle de la Sienne. Le massacre des innocents, fait figure d’acte saint, d’ordre universel, naturel, comme l’exemplifiera l’abominable scène du pique-nique, au cours de laquelle Jack emmène sa petite « famille » chasser le gibier. Un incident qui met sur un même plan l’homme et l’animal, où une seule règle s’applique à tout ce qui vit. Une séquence vegan friendly qui atteindra le summum de l’abject, à mourir de rire/de honte d’avoir ri, lorsque Jack s’essaie à la taxidermie.
Effectivement, la maison que Jack a construit aura fait sortir de leurs gonds et de leurs sièges nombre de spectateurs lors de la première qui se tint à l’UGC des Halles – woop woop – et comme l’avait généreusement annoncé Matt Dillon lors du question/réponse d’avant-séance : il était indispensable de rester jusqu’à la conclusion pour envisager l’ensemble. Ne serait-ce que pour cette quinzaine de minutes d’extase finales, belles à faire pleurer le Jeffrey Dahmer en chacun de nous. L’acceptation terminale d’une âme damnée. L’enfer le plus calme qu’un œil humain ait filmé.

Geoffroy DEDENIS

2 COMMENTS

  1. Moi aussi 🙂 . J’ai une question : J’ai vu il y a quelques jours sur OCS le film Creepy de K.Kurosawa, et j’aimerais savoir si il y a des similitudes avec celui-ci (le personnage de Nishino) ?

    Merci 🙂

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