Pour Guy Ritchie, The Gentleman n’est pas tellement un retour au genre qui a fait sa réputation que sa réactualisation décomplexée. A l’époque, Arnaques, crimes et botanique (1998) et Snatch (2000) sont devenus des porte-étendards de la culture lad, cette célébration de la nouvelle masculinité des années 90, qui revendiquait le second degré et l’ironie pour masquer un relent persistant de fixation revancharde contre le féminisme, le multi-culturalisme et tout ce qui entrait dans l’appellation-valise de «politiquement correct». Depuis, l’Angleterre a évolué, elle s’est sauvagement divisée avec le brexit et ses partisans ont fini par triompher en élisant le manipulateur cynique Boris Johnson. Et quel camp l’opportuniste Guy Ritchie a-t-il choisi? Celui qui est au pouvoir, naturellement. Il n’a probablement même pas eu besoin de mouiller son doigt pour sentir d’où venait le vent, il était déjà dedans depuis le début. Derrière cette attitude cool macérait une quantité de vieilles rancoeurs qui éclatent dans The Gentleman au grand jour: chauvinisme, nationalisme, phobies de toutes sortes, le tout sans avoir l’air d’y toucher. 

Mais peut-on lui en vouloir, alors que la même chose se produit un peu partout dans le monde? Les mêmes dirigeants dérèglés produisant les mêmes fractures, il est normal que le cinéma les exprime d’une façon ou d’une autre. Le dernier Eastwood (Le Cas Richard Jewell) en est un exemple qui, sous couvert de célébrer un héros américain ordinaire, renonce à toute nuance et toute ambiguïté pour dénoncer les principaux ennemis du populisme libertarien, à savoir l’Etat (sous la forme du FBI) et la presse (en la personne d’une journaliste prête à tout pour déformer l’histoire). Mais au moins, Eastwood raconte une histoire vraie, et la version qu’il en donne, pour biaisée qu’elle soit, est irréprochable dans sa forme, ce qui n’est pas le cas chez Ritchie. Parce qu’en plus d’être assez nauséabond idéologiquement, The Gentlemen n’est même pas bien fait. Son auteur a dû penser que ce serait une bonne idée de raconter l’histoire comme on pitche un scénario. C’est ce que laisse penser le début qui, après un préambule manipulateur (on y reviendra), introduit le narrateur Fletcher (Hugh Grant), un investigateur aux ordres d’un patron de presse à ragots (Eddie Marsan). Il avait pour mission d’enquêter sur Mickey Pearson (Matthew McConaughey), un petit malfrat white trash qui, probablement parce que le marché américain de la drogue était trop dangereux, a émigré en Angleterre où il a prospéré en produisant sur place et en vendant de l’herbe à une clientèle fortunée. Il y a trouvé non seulement la fortune, mais aussi la respectabilité (d’où le titre) puisqu’il boit du thé, s’habille en tweed et fraie avec la ploutocratie locale. Jusqu’au moment où il décide de vendre son empire à un financier interlope (Jeremy Strong qui zozotte, parce que son personnage est gay). C’est à ce moment que Fletcher débarque chez Ray (Charlie Hunnam), le lieutenant de Pearson. Avec une double ambition: faire chanter Pearson avec les informations qu’il a consignées sous forme de scénario, et vendre celui-ci à Miramax pour en faire un film. Il a aussi un troisième objectif, c’est de coucher avec Ray, mais là, il rêve un peu. 

On ne sait pas si Ritchie l’a fait exprès ou s’il est inconscient, mais son film est aussi divisé que l’Angleterre, jusqu’à la caricature. Les méchants sont tous homos et/ou étrangers, qu’ils soient businessmen, gangsters ou dealers d’héroïne. Le chef des Chinois (Henry Golding) est particulièrement chargé, parce qu’en plus d’être fourbe et lâche, il entreprend de violer la femme du héros. Quant aux bons, ils sont riches, blancs, et nationaux comme Coach (Colin Farrell), un petit chef de gang cockney donc loyal. Aucun problème non plus avec les aristos qui veulent réparer le toit de leur château et récupérer leur fille junkie. Tous sont adeptes de la libre entreprise, avec en plus un sens moral: l’herbe, c’est bien; l’héroïne, c’est mal. Même si on le prend pour rire, le film est bancal. L’histoire est racontée par fragments, comme les pièces d’un puzzle qui finit par révéler que le narrateur ne sait pas tout. Mais il faut vraiment de la patience et de l’indulgence parce qu’au bout du compte, la composition revient à 90% d’exposition et 10% d’action, la plupart des informations étant dispensées dans un même bureau sous forme de dialogues entre Grant et Hunnam. Parfois, ils sortent pour faire un barbecue. Et pour tenter de casser la monotonie, Ritchie accumule les flash-backs, les ellipses temporelles, les clins d’œil postmodernes et les fausses pistes. Exemplaire de sa maladresse à vouloir nous manipuler, la toute première séquence est montée pour faire croire quelque chose, mais de façon si elliptique qu’elle produit l’effet inverse de celui recherché: on se doute que la réalité est autre, et lorsque la confirmation arrive plus tard, on l’a vue venir de tellement loin qu’elle fait l’effet d’un pétard mouillé. Il y a aussi les jeux de mots douteux (le Chinois qui s’appelle Phuc), les allusions inutiles à l’actualité, et les citations cinématographiques hasardeuses, toutes balancées avec l’air de ne pas ne pas y toucher, comme pour excuser les dérapages dont l’accumulation finit par déplaire copieusement. Mais de ce point de vue, Ritchie est raccord avec Boris Johnson: pour les gentlemen d’aujourd’hui, le fair-play a disparu, et tous les coups sont permis. G.D.