[QUAND JARMUSCH FAIT DU JEUNET CHIC] C’est donc avec un film de morts-vivants (genre qui a décidément le vent en poupe cette année) que s’ouvre ce Cannes 2019. Avouez que la nouvelle a de quoi surprendre. Un zombie flick, oui, mais pas n’importe lequel: réalisé par le chic et farouchement indépendant Jim Jarmusch et soutenu par un casting de luxe (Bill Murray, Adam Driver, Selena Gomez, Iggy Pop, Rza, Danny Glover, Tilda Swinton, Caleb Landry Jones, j’en passe). Tout ça pour nous raconter quoi? Une plongée dans une bourgade d’Amérique profonde où cohabitent péquenauds racistes pro-Trump, geek de station essence, commères de dîners, jeunes chics de passage, ermite allumé et policiers bedonnants. Toute cette bande voit leur quotidien chamboulé par le retour des morts à la vie suite à un dérèglement de la terre que les médias politiques, forcément, minimisent. Des revenants ayant la particularité de se souvenir de leurs dernières obsessions superficielles (café, Chardonay, Prozac etc). Bref, le monde ne tourne pas rond, comme le chantaient déjà les Cranberries. Tout est désaxé, les morts ne le sont plus. Le désordre est devenu ordre et le chaos règne de façon souveraine. Kaboom, donc.

On a entendu quasi tous les journalistes de la Croisette ayant pu voir le film avant nous à Paris (#notinvited) que le nouveau Jarmusch était avant tout une comédie saupoudrée à la sauce zombies. C’est à la fois vrai et faux. Vrai, parce que le film lorgne souvent du côté de la (fausse) parodie comme a si bien su le faire, sans la moindre prétention, Shaun of the dead en son temps ou tout récemment l’excellent Ne coupez pas. Faux parce que le film de revenants n’a jamais, depuis sa démocratisation populaire par un certain Romero (dûment cité dans le film), caché son attrait pour une forme d’humour afin de contrebalancer la noirceur du sujet (le 4K de Zombie sorti récemment devrait vous en convaincre). Comme chacun sait, le film de zombies traditionnel à la Romero ne peut plus exister, ne peut plus se faire sans invoquer les méthodes politico-gores du maître. Or, Romero a emporté son secret de fabrication avec lui. Et désormais, pour éviter le bégaiement, on prend le genre 100% au sérieux ou alors on mixe volontairement la comédie et l’horreur afin d’exposer le même point de vue avec moins de subtilité. La «zomédie» en sorte. Pile poil ce qu’il fallait pour dérider notre ronchon de Jim. Lui qui n’a jamais caché son pessimisme envers l’être humain trouve dans les codes du genre un véhicule adéquat, transmuant la série Z en objet de luxe estampillé Cannes, mais pas comme avec son Only lovers left Alive, son film de vampires plus érudit, plus mélancolique, plus tout.

Ici, comme toujours chez Jim, l’esthétique est soignée, la valeur de plan millimétrée, les cordes des guitares si chères au cinéaste résonnent et l’énergie toute molle déployée par l’ensemble confère à ce film de vivants morts une humeur triste. Comme si il était en putréfaction et que tout courait (lentement, inexorablement) à sa perte: «Tout cela va mal finir» nous avertit durant tout le long le flic joué par Adam Driver. «Quel monde de merde» assène à la fin l’ermite de la ville. Seulement voilà, si le temps passe, rien ne change et c’est un peu zéro révolution au programme Jarmuschien: en dépit des zombies, Jim Jarmusch reste maître à bord et ne bouscule pas d’un iota sa formule, étirant le plan, misant (trop) sur la capacité du spectateur à remplir les mystères tout seul et pensant beaucoup (trop). Certains, les plus impatients, trouveront l’ensemble mal fabriqué, beaucoup trop long et poseur voire donneur de leçons et on aura du mal à les contredire. On se raccroche alors aux beaux restes, aux impeccables comédiens (le tandem Bill Murray et Adam Driver fonctionne très bien), aux happenings de Tilda Swinton… Et l’on vantera enfin, même si le film n’est pas à la hauteur des promesses, la politesse du désespoir: rire de nous une dernière fois avant d’être tous contaminés par l’horreur du monde.

GUILLAUME CAMMARATA

LEAVE A REPLY

Please enter your comment!
Please enter your name here