[DOUX DEHORS FOU DEDANS]¬†Ex-soldat de Tsahal, Yoav (Tom Mercier) fuit Israel et s’expatrie en France, ce pays dont on √©coute beaucoup la musique √† l’√©tranger et qui, charg√© d’histoires, donne envie de se perdre. Totalement √† poil, il renait au contact d’un couple de jeunes voisins bourgeois volontiers ouverts et bienveillants (Louise Chevillotte et Quentin Dolmaire, Truffaldiens), secr√®tement grignot√©s par des pulsions inavouables. Avec sa peau neuve, Yoav oublie l’h√©breu, apprend √† parler fran√ßais et, parfois, laisse parler son corps. Seulement, comme dans toutes les fables, la morale est in√©luctable: si l’on peut √©chapper √† un pays, on n’√©chappe jamais √† soi-m√™me; ce que va apprendre notre Candide √† ses d√©pens.

Cet¬†exil parisien-l√†, enrichissant mais d√©senchant√©, Nadav Lapid l’a lui-m√™me connu au d√©but des ann√©es 2000, cherchant comme le protagoniste √† fuir son pays pour s’√©panouir ailleurs.¬†C’est donc peu ou prou son histoire qu’il nous raconte dans ce long m√©trage √† br√Ľle-pourpoint, aux allures d’aller-simple, pr√©sent√© en surface comme une¬†r√©flexion autour d‚ÄôIsra√ęl (la case dans laquelle beaucoup risquent de le confiner) et qui, en substance, √©chappe √† bien des √©tiquettes et √† bien des sentiers balis√©s. C’est avant tout un film fou, au sens o√Ļ il ob√©it √† sa propre logique, au risque d’exclure et de d√©plaire, et qui d√©raille tout le temps, de fa√ßon irr√©sistible et aventureuse, dans un d√©sordre de douceur (les corps qui se rapprochent, les regards qui s’√©changent, les mots sur lesquels tout le monde achoppe a fortiori ceux qui les ont…) et d’agressivit√© (une s√©quence sid√©rante dans une rame de m√©tro, une autre en pleine teuf parisienne au son du Pump Up The Jam de Technotronic – ah, les joies √©ternelles de l’eurodance dans les films d’auteur en hommage au¬†Beau Travail de Claire Denis). Un film de cin√©phile dandy aussi, gorg√© d’√©rudition, s’inscrivant dans cette veine fort bien fr√©quent√©e de films o√Ļ Paris est fantasm√© par un √©tranger (Quiet days in Clichy, Le Locataire…), faisant aussi du grand-√©cart en empruntant beaucoup au Dernier tango √† Paris (incontestable r√©f√©rence de Lapid, dans une longue s√©quence sexo-d√©rangeante o√Ļ le corps d’un homme devient objet masochiste ou dans la simple couleur du manteau du Candide n√©o-Brando) et sans doute √† Un jour dans la vie de Billy Lynn o√Ļ d√©j√† les doutes existentiels d’un soldat flipp√© se refl√©taient en une superposition mentale de plusieurs temporalit√©s –¬†un pass√© qui se vit au pr√©sent, ou qui n’est jamais pass√©, pour reprendre le mot de ce cher Godard. Enfin, c’est un film de po√®te. Pas au sens d’un saltimbanque fa√ßon Francis Lalanne avec sa guitare et son ruban dans les cheveux. Mais bien dans sa mani√®re pas du tout branchouille de ressembler √† soi-m√™me avant de penser √† ce que les autres vont penser de lui, de regarder les hommes comme il a envie de les regarder. En somme, de soumettre le monde √† son √©l√©gance et √† ses d√©sirs.

Entre cin√©ma-monde et cin√©ma de poche, Lapid trouve la voie la plus lib√©ratrice pour prolonger, sans d√©cevoir, les obsessions de son pr√©c√©dent long m√©trage, L’institutrice, d√©j√† largement autobiographique et d√©j√† tr√®s Kieslowskien dans sa m√©lancolie. Souvenez-vous, il s’agissait d’un autre conte dans un quotidien ordinaire, le secret pr√©cieux d’un enfant de 5 ans, double de Nadav au m√™me √Ęge, d√©clamant des po√®mes en or et devenant, pour sa ma√ģtresse, une esp√®ce √† prot√©ger face √† un syst√®me prompt √† r√©duire la sensibilit√© des r√™veurs en confetti. S’expriment ici le m√™me art de faire vivre en deux sc√®nes n’importe quel personnage (ou comment, soudain, la pr√©sence du p√®re de Yoav en France fait bifurquer le r√©cit vers un suspense de thriller affectif), la m√™me n√©cessit√© de c√©l√©brer l’art, de glander la vie, d’√©couter de la musique, de cracher de la po√©sie dans la rue pour affronter la laideur d’un monde qui nous agresse en permanence.

Bien s√Ľr, la po√©sie ne se d√©cr√®te pas. Mais Lapid la capte bel et bien de la plus merveilleuse des fa√ßons, l√† o√Ļ elle n’apparait pas forc√©ment, dans l’invisible, dans le vide, dans la langue, dans les corps. Et par le simple pouvoir de sa mise en sc√®ne subjective et sensuelle, il atteint en profondeur, questionnant l’√©ducation, l’identit√© de celle et celui qui acceptera d’√™tre remis en cause. Sommes-nous tous forc√©ment √† l’image d’un pays? Sommes-nous forc√©ment comme les autres gar√ßons ou comme les autres filles de notre √Ęge? Faut-il se conformer √† un mod√®le pr√©-d√©fini pour nous? Faut-il rester dans nos habits et autres d√©guisements sociaux? Faut-il porter un masque ou se mettre tout nu? Merci √† ce cher Nadav de faire chanter tr√®s faux La Marseillaise, de¬†d√©molir toutes nos valeurs patraques, de multiplier les √©crans pour scanner nos identit√©s plurielles, de gratter, de faire du bien, du faire du mal, de faire sens. C’est du cin√©ma qui ne ressemble qu’√† nos t√™tes et aux dr√īles de choses qui s’agitent dedans. Et, surtout, qui appelle √† r√©sister √† toutes les standardisations. Alors, soyons chics, r√©sistons avec lui.

ROMAIN LE VERN

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