Ceux qui ont vu "Safe" (Todd Haynes, 1995) seront en territoire connu

Barbie sereine, cloîtrée de bonheur dans sa petite maison de poupées de vie, l’irréprochable Carol White/Julianne Moore se dissout de crises d’asthmes en crises d’asthmes. Ce n’est pas la poussière, le pollen ou le détachant pour le canapé: c’est sa vie qui lui donne de l’urticaire. C’était en 1995 et Todd Haynes épinglait l’american way of life avec une finesse jamais démentie avec son troublant et glacial Safe. À l’heure où le débat de la charge mentale est déballé plus d’une fois sur le tapis, le petit Swallow lui emboîte le pas sur un sujet similaire.

Comme Carol, Hunter (Haley Bennett, la lesbienne ensorcelée de Kaboom) fait tout ce qu’on attend de l’épouse modèle: amortie par les rentes de sa belle-famille, elle ne fait rien de ses journées, si ce n’est aspirer, ranger, aménager. On l’accuse même d’en profiter un peu au fond. Suite logique: un bébé est alors en route. Pour ne plus soupirer, pour ne plus s’ennuyer, pour connaître un frisson indicible et inconnu, Hunter avale une bille, et la savoure comme un mets précieux capable de soigner tous les maux. Ce n’est bien sûr pas la bille elle-même qui va lui offrir satisfaction, mais plutôt l’ingestion même d’un objet non alimentaire, car non-destructible, inaltérable, potentiellement dangereux aussi, comme un défi lancé à son propre corps. Sa commode se couvre alors de ces objets durement rejetés, qu’elle collectionne semble t-il comme des trophées. Mais qui a dit que la taille ou le piquant de ces reliques l’arrêteraient?

Le «pica», cette maladie bien réelle, ne sera pas traitée, comme on pourrait l’attendre, à la manière d’un tourment cronenbergien. Passé le malaise viscéral, en particulier lors de la déglutition d’une punaise, le versant trash est abandonné au profit d’une étude psychologique plus accessible: sermonnée par son mari et sa famille, Hunter devra creuser pour trouver les racines de son mal-être. Élégant et grinçant sans jamais s’aventurer sur le terrain de la méchanceté acide (on aurait bien voulu…), Swallow est un joli œuf de Fabergé à l’intérieur nécrosé. On aime le geste, l’application, l’intention (le jeune réalisateur y évoque en soubassement le destin de sa propre grand-mère, femme au foyer malheureuse), mais on adhère moins à son didactisme. Le pica s’éloigne pour laisser place à une quête de soi et une émancipation féminine qui cochent toutes les cases attendues, et ce même si elles sont menées par une chouette actrice. En cela, c’est là où il se distingue d’un Safe qui se refusait à l’évidence et ne répondait à rien: Swallow ne singe pas son modèle, il est investi d’autres démons, c’est un fait. Son final apaisé ne devrait pas paraître osé en 2020: par la triste force des choses, il l’est, et s’il pourra faire crier quelques culs-bénis, c’est tant mieux. J.M.

KESAKO PICA?
Dans Swallow, la desperate housewive, atteinte de la Maladie de Pica, avale des objets pour congĂ©dier la dĂ©pression. Pour le docteur Jean-Victor Blanc, auteur de Pop & Psy, paru en octobre dernier chez Plon, qui a vu Swallow: “Pica est une maladie extrĂŞmement rare. On ignore d’oĂą ça vient, comme c’est d’ailleurs le cas pour beaucoup de maladies en psychiatrie. On sait que Pica est souvent associĂ© Ă  d’autres pathologies. Par exemple, on peut le voir chez des patients atteints de dĂ©mence, comme Alzheimer, ou de maladies plutĂ´t neurologiques.”

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