Bloody Swan. Une jeune danseuse américaine débarque à Berlin dans l’espoir d’intégrer la célèbre compagnie de danse Helena Markos. Sa chorégraphe, impressionnée par son talent, la promeut danseuse étoile. Tandis que les répétitions du ballet final s’intensifient, les deux femmes deviennent de plus en plus proches. C’est alors que l’oie blanche commence à faire de terrifiantes découvertes sur la compagnie et celles qui la dirigent…

Nique ta troisième mère. Hollywood a longtemps voulu son remake de Suspiria pour une raison avouons-le mystérieuse, faisant grogner de concert les fans tout en relançant en vain le sempiternel débat du «tout grand classique est-il intouchable?», exemples à l’appui (on ne vous fera pas la liste). La chose était alors prévue à l’origine pour David Gordon Green, qui lui préférera finalement le reboot de Halloween, qui sortira, ô ironie, au même moment que le remake de Luca Guadagnino, héritier ravi de ce défi cinématographique. À peine sorti de Call me by your name, il offre peut-être le virage le plus chaos de l’année: on pense avec tendresse aux petites mamies attendries ou à certains critiques ayant ignoré le bougre jusqu’à son succès surprise, découvrir cet espèce de cocktail Molotov bizarroïde, qui voisine bien plus avec la radicalité de Mother! ou de Heredité (son grand rival puisqu’il aurait pu être, à sa manière, un volet de l’univers des «mater»), qu’avec l’idée d’un fantastique suggestif et vaporeux. La beauté du geste, c’est que Guadagnino prend à revers tout le monde. Et on l’en félicite. Dans un premier temps, on le voit s’efforcer à prendre le contre-pied de la première partie de l’original signé Dario Argento où le cinéaste transalpin situait le climax attendu de fin de bobine en guise de mise en bouche, calmant toute l’audience en un tour de main. À l’inverse, la première demi-heure de ce Suspiria 2018 est volontiers languissante et sinistre, le score de Thom «Radiohead» Yorke allant jusqu’à proposer en main theme une ballade plus proche des chansons de Sufjan Stevens pour Call me by your name que du déchaînement des enfers orchestrés par les Goblins! Lorsque nous découvrons alors l’académie Markos, ce n’est plus un temple rougeoyant surgi de la nuit, mais un bloc de béton parmi d’autres, placé judicieusement à côté du mur de Berlin. Un déplacement géographique a priori banal, mais apportant une forte texture sociale et historique, avec une reconstitution hallucinante du Berlin des années 70, montré ici comme une cité décrépite mutilée par les manifs et les attentats incessants. Chez Argento, on ouvrait un livre de contes; chez Guadagnino, c’est un livre d’histoire. Une histoire sale et vivante, traversée aussi bien par la Bande à Baader que le spectre encore vivace de la Seconde guerre mondiale. Suspiria 2018 se place dans un monde anti-magique, où selon l’autoritaire Mme Blanc, «la danse ne sera plus joyeuse». Chaos dehors, chaos dedans.
Et de danse, il est question, oh oui. Purement décorative chez Argento, elle devient le cœur du film chez Guadagnino. Charnelle, physique, elle fait circuler un sous-texte fortement sexuel (Suzie évoquant sa performance comme un acte de bestialité) pas si éloignée d’un certain Black Swan. En évinçant aussi le classique au profil du contemporain, on nous rappelle là encore que le mouvement est né après la Seconde Guerre Mondiale, les corps laissant tomber tout maniérisme précieux pour se remettre en scène en spasmes et mouvements tranchants. C’est aussi la clef pour comprendre les différences qui agitent les deux Suspiria, racontant la même chose mais sans opérer les mêmes gestes. Deux séquences incroyables mettent d’ailleurs en parallèle l’agonie et la danse, très très loin des mises à mort giallesques qu’on pouvait attendre. Si beaucoup se sentiront bernés durant la première demi-heure très sage, on attend de voir la tête de ceux-là lors du châtiment d’une malheureuse fuyarde dans une scène atroce et inoubliable, et dont l’impact viscéral est peut-être aussi percutant que celui du calvaire de Eva Axen.
En 2h30 (et sans doute plus, au vu des plans coupés aperçus dans les trailers), Guadagnino prend son temps, et le nôtre par la même occasion: d’où l’idée formidable d’épaissir au maximum son héroïne (avec un background plutôt inattendu) et ses sorcières évoquées comme telles dès le début car le mystère, on le sait bien, n’est plus depuis bien longtemps. Convoquant des figures passées du cinéma chaos, allant de Angela Winkler (la Katharina Blum de Fassbinder et la mère d’Oskar dans Le tambour) à Ingrid Caven (échappée elle aussi de Fassbinder et ici hilarante dans une performance digne de votre voisine timbrée du deuxième) en passant par Renée Soutendijk (mémorable icône Verhoevenienne), jusqu’à notre Sylvie Testud nationale (dans un rôle assez ingrat), le réalisateur de Amore les filme comme une communauté féministe avec leurs joies et leurs désaccords. Sans négliger leur cruauté phénoménale (ah, les horreurs que cachent les sous-sols de l’académie…) ou leur trivialité. Tilda Swinton, au delà du chaos évidemment, a l’excellente idée de ne pas se pencher au dessus du puits du cabotinage, offrant d’ailleurs un double rôle bien toqué: sa défroque de papy tromblon (crédité sous le nom d’un acteur fictif au générique) bousculé malgré lui dans une histoire qui n’est pas la sienne, semble provenir d’un autre film, se permettant de tisser une toile mélancolique inattendue. Carton plein.
On aime à voir Guadagnino revenir à sa virtuosité si mal vue, et qu’il avait alors mis en veilleuse pour son précieux Call me by your name: c’est une explosion tranquille d’angles improbables, de plans obsédants (ce regard envoûtant une élève subitement prise d’une crise de larmes), de zooms inattendus, de gestes fugaces, de reflets dans les miroirs… comme un Nicolas Roeg de la belle époque. Les scènes oniriques, des cauchemars en capsule travaillant l’esprit des innocentes danseuses, offrent d’ailleurs des images à couper le souffle. Comme promis, tout le package est à des années lumières des enfilades baroques d’Argento, même si Guadagnino semble être lui aussi un fétichiste dans l’âme: son Grand-Guignol à lui voisine plutôt du côté du manga d’horreur, avec un goût inattendu pour le body-horror. Si ses excès paraîtront de bien mauvais goût aux non-initiés, les plus habitués auront surtout l’impression de voir ce Suspiria réussir là où Mother of Tears avait totalement explosé au vol. Sur le coup, on se demande quand même comment ce brave Luca a pu valider son grand final, dont les outrances échapperont certainement à 80 % du public lambda (repensez à la comparaison avec Mother!), partouze improbable entre la performance à la Greenaway, les toiles de Grünewald, les chorés de Pina Bausch et…le cinéma gore allemand ! Aussi maboul que gorgé de tristesse, à la fois monstre social et bazar psy, faux film musical et lettre d’amour abîmée, ce Suspiria est bien le palimpseste excitant qu’on avait pas vu venir.

JEREMIE MARCHETTI

3 Commentaires

  1. […] De la même manière que Luca Guadagnino pour son faux-remake de Suspiria, Flanagan a bien compris qu’il ne fallait surtout pas se contenter de filmer une énième fois les nuits de terreur de quatre bougres dans une demeure légendaire : il fallait tout réinventer. Certes, les fans du livre de Shirley Jackson et du film de Robert Wise (La maison du diable, 1963) reconnaîtront des motifs bien connus, tels que le redoutable papier peint, les statues, la petit tasse aux étoiles, l’escalier en fer forgé, ainsi que des noms, si ce n’est des personnages déjà croisés (Hugh Crain, Theodora, Luke…). Mais croyez-nous, l’expérience sera nouvelle. […]

  2. “espèce de cocktail Molotov bizarroïde, qui voisine bien plus avec la radicalité de Mother! ou de Heredité (son grand rival puisqu’il aurait pu être, à sa manière, un volet de l’univers des «mater»)” A quoi tu fais référence quand tu parles de “l’univers des “mater””? ça m’intéresse beaucoup! Merci.

  3. Je fais référence à la trilogie des Mères de Dario Argento (Suspiria/Inferno/La Terza Madre) 😉 car oui, Hérédité avec sa secte et sa grande sorcière en chef, évoque un peu-beaucoup celle évoquée chez Argento !

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