Le dispositif est aussi simple qu’une bonne idée. Les vies de 25 jeunes habitants de Los Angeles s’entrecroisent pendant une chaude journée d’été. Parmi eux, un guitariste skateur, un tagueur, deux rappeurs en herbe, un salarié de fast-food au bout de sa vie, un mec à la recherche du hamburger qu’il dévorait avec sa mère étant petit et qui publie des critiques Yelp sur les restaurants de la ville, un chauffeur de limousine…

Slame ta vie. Loin des sombres chaines d’info ne rabâchant que de la morosité en boucle, il existe par chance des films lumineux et humanistes qui cherchent à provoquer l’effet inverse, à savoir faire du bien au moral (parce que ça fait du bien de s’évader quand on entre dans une salle), mais aussi au cinéma tant le récit révélant une jeunesse de Los Angeles à l’heure d’été est guidé par l’air du temps et l’électricité de l’air, propulsé par l’amour de la vie urbaine, sa poésie et son talent musical. Il y a là un amour d’autrui. Une célébration du collectif. Soit le meilleur antidote à ceux qui regardent dans le rétroviseur pour capter ce qui circule aujourd’hui, à rebours de tous nos bons vieux clichés californiens.

Dans Summertime, titre musical s’il en est (de George Gershwin à Lana Del Rey, de Ella Fitzgerald à Norah Jones), les habitants de L.A. slament leurs histoires. Comme lors d’une session de poésie en impro (le moteur du film choral). Carlos López Estrada, réalisateur américain d’origine mexicaine à qui l’on doit le déjà brillant Blindspotting, se veut à mi-chemin entre un projet musical urbain et une expérience sociologique en conservant ce qui faisait le sel de son précédent long (une tchatche et une drôlerie irrésistibles). Alors qu’on pourrait craindre le gros projet démagogique lesté d’angélisme, surtout avec une forme aussi éprouvée que la chronique polyphonique sur une durée prédéterminée, la lourdeur a priori pachydermique du dispositif est miraculeusement déjouée par la capacité de ce cinéaste singulier explorant la singularité de ses personnages (il n’y a pas de hasard!) à en faire un beau et grand ballet solidement composé et dirigé. Par les bonnes vibrations captées par sa caméra qui se répandent sur l’écran, avec une multitude d’angles d’attaque rêveurs et décalés – on pourrait revenir plus longuement sur la manière dont il filme la ville (Oakland pour Blindspotting, Los Angeles pour Summertime). Et par ses ados, ses slameurs exaltés et exaltants. Chaque personnage existe, même lorsqu’il n’apparaît que le temps d’une scène et le propos, se diffractant, devient alors kaléidoscopique.

Alors que les critiques pleurent à raison depuis des années l’indigence et le formatage du cinéma indépendant US – à ce sujet, la francisation un poil déroutante du dernier festival du cinéma américain de Deauville en est la manifestation la plus probante, il faut donc placer ses espoirs en Carlos López Estrada qui, en réussissant dans toutes les formes d’art qu’il convoque (les clips When the Party’s Over de Billie Eilish ou encore Kangaroo Court de Capital Cities, l’animation; il a cosigné Raya et le dernier dragon), sauve par la créativité et la singularité de ses intuitions le jeune cinéma américain indépendant du marasme. De la même façon que, fantaisiste sans rien rogner de sa justesse, il offre une alternative salutaire à un Hollywood écrabouillé par les superproductions sans âme, en cherchant des émotions. Il le dit d’ailleurs ouvertement dans le prologue et l’épilogue: une émotion, celle qu’un personnage cherche au début (la saveur du hamburger qu’il dévorait avec sa mère, petit) et qu’il pourrait bien trouver à la fin. Summertime est donc un film qui redonne du goût. T.A.

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