[SORTILÈGE CHAOS] Un passage Ă  la Quinzaine des rĂ©alisateurs suffit-il pour se faire remarquer ? Manifestement, pas toujours. Et ils ont couru les petits films chaos en 2019 sous le chapiteau de cette section parallĂšle, entre films trĂšs largement passĂ©s au crible (Zombi Child, Le Daim, The Lighthouse, First Love
) et d’autres beaucoup moins (Dogs don’t wear pants, Lillian, Halte, Sick Sick Sick…). Trop longs ? Trop chelous ? Trop chaos ? Maybe. Dans cette deuxiĂšme catĂ©gorie de laissĂ©s pour compte, Tlamess/SortilĂšge arrive Ă  son tour sur la pointe des pieds, Ă  deux doigts de passer sous les radars. Et on dit bien Ă  deux doigts : car si vous aimez les fables dĂ©guisĂ©es filmĂ©es comme un rĂȘve, les prolongations suspendues, les Ɠuvres patientes qui se dĂ©robent aux regards cartĂ©siens ou le social mĂąchĂ© par les dents de l’étrange, vous ĂȘtes au bon endroit. Ala Eddine Slim, dont c’est le second film aprĂšs The Last of Us, prend Ă  revers un cinĂ©ma d’habitude paralysĂ© par la brutalitĂ© de l’actualitĂ©. DĂšs les premiers instants, SortilĂšge branche et dĂ©branche le rĂ©el avec ses soldats impassibles Ă©clairĂ©s par l’orage et un camĂ©o incongru du monolithe noir de 2001 ! C’est d’ailleurs Ă  ce moment-lĂ  qu’on comprend que SortilĂšge refusera de se dĂ©rober par des chemins attendus. LassĂ© par des marches sans fin, un soldat totalement mutique revit une situation proche de L’étranger de Camus : un tĂ©lĂ©gramme, maman est morte, une permission, et voilĂ  que le bougre s’en va pour ne plus jamais revenir. Entre quatre murs, soudain le vide : Ă  quoi bon traquer un mal invisible ? À quoi bon parader pour ne sauver personne ? À quoi bon voir ses camarades se faire sauter la caboche Ă  la nuit tombĂ©e ? Alors l’homme brĂ»le tout, ignore son portable qui gronde, et prend la poudre d’escampette quand l’armĂ©e cherche Ă  le retrouver. Plus loin, une desperate housewive enceinte et malheureuse, comptant les minutes dans son palais loin de tout, voit aussi le nĂ©ant Ă  ses pieds. À eux deux, ils forment deux images respectables attendues comme telles par la sociĂ©tĂ© : l’homme soldat viril et la femme au foyer qui va donner la vie. Aucun des deux n’est Ă  sa place : il faudra partir et errer pour se (re)trouver.

De cette errance – car le cinĂ©ma de Slim est dĂ©finitivement un cinĂ©ma de l’errance – SortilĂšge dĂ©coche des moments foudroyants : les nombreux plans effectuĂ©s au drone offrent des instants de sidĂ©ration totale, brisant les limites de la grue ou du steadicam comme l’avait fait Un grand voyage vers la nuit. Lorsque la camĂ©ra s’éloigne d’un minaret brillant dans la nuit, toute l’énergie fantĂŽme d’une ville se dĂ©ploie sous nos yeux, crevant le soir pour se poser sur un brasier nocturne succĂ©dant, sans trop de hasard, Ă  la vision d’une cohorte de banques fluorescentes. Les images parlent, parce que Slim prĂ©fĂšre la camĂ©ra aux grands mots : ses personnages, dĂ©jĂ  peu bavards et que rien ne lie Ă  priori, se mettent Ă  dialoguer avec les yeux dans une seconde partie Ă©voquant parfois le tout rĂ©cent Border, entre fusion avec la nature et effondrement des genres. Le temps et l’espace s’effacent, et tout peut arriver au fond : « c’est un endroit magique » dit-elle. Le beau bizarre est embrassĂ© comme chez Jodorowsky, Weerasethakul ou Carax : tout ce dont on a besoin. Si vous cherchez un sortilĂšge, il s’agit bien du film lui-mĂȘme.

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