[LA DÉCOUVERTE DE L’ÉTÉ] Au début des années 80, un homme et une femme forment un couple d’ouvriers heureux, liés par une profonde amitié à deux autres familles travaillant dans la même usine. Le contexte politique et un accident tragique vont précipiter leur dispersion: chacun emprunte alors un chemin différent, guidé par la fortune et ses revers, marqué par le poids de la perte et de la culpabilité. Certes, on a connu synopsis plus sexy: qui a envie d’assister à quarante ans de la vie d’une famille d’ouvriers chinois marquée par la mort d’un petit garçon dans un long film fleuve de trois heures? A priori, pas nous, pas vous. Et tout le monde a tort. Ce mélodrame sur les malheurs ponctuant une vie et la manière dont une société peut saper des individus de rien figure parmi les beaux grands films tristes. Une vraie montagne russe émotionnelle qui dévaste à mesure qu’elle se déploie. Entre nous, rien ne laissait présager une telle réussite de la part de son auteur, le doué-mais-modeste Wang Xioashuai (Beijing Bicycle, Chongqing Blues). Avec So long, my son, il fait un saut qualitatif considérable, l’estampillant grand plasticien du cadre et magistral sculpteur du temps, l’inscrivant parmi les grands noms du pays avec Jia Zhang-ke et autres Wang Bing.

Je mets sincèrement au défi les cœurs de pierre de ne pas pleurer comme des veaux à ces vies brisées, à cette histoire complexe entremêlant les récits sur plusieurs générations; dévoilant comment la mort d’un enfant va révéler et réveiller de vieux secrets enfouis. Loin de la pédagogie ou de l’édification, le résultat est juste simplement émouvant, porté par le souffle, l’élan romanesque (et le cœur qui bat), tant, par son montage magistralement fluide faisant des allers-retours dans l’espace et le temps, par sa manière de cadrer, par ses non-dits, et au-delà de tout par son interprétation: Wang Jingchun et Yong Mei, jouant les parents dignes et bouleversants, tous deux prix d’interprétation indiscutables à la Berlinale.

C’est un art pas si aisĂ© que de raconter cette intimitĂ© saccagĂ©e – le mot est faible – par la grande histoire chinoise rĂ©cente (la politique de l’enfant unique, la RĂ©volution culturelle, le mouvement frĂ©nĂ©tique de la Chine vers le capitalisme dans les annĂ©es 80 et au dĂ©but des annĂ©es 90, la dĂ©sindustrialisation des villes chinoises, le fossĂ© entre la Chine rurale et la Chine urbaine). Les thèmes sont lourds voire poids lourds (la rĂ©silience, le pardon, l’horreur des carcans idĂ©ologiques, la primautĂ© du collectif sur l’individu etc.) mais l’exĂ©cution donne l’impression de l’exact contraire. Il fallait bien ces trois heures pour nous raconter Ă  quel point la douleur reste, laisse des traces tenaces. Et il y a surtout ce regard de cinĂ©ma qui nous poursuit. Une colère rentrĂ©e, une tendresse empathique et une tristesse poignante contribuant Ă  la splendeur totale de ce film sur une gĂ©nĂ©ration sacrifiĂ©e, ayant toujours l’élĂ©gance et l’intelligence de placer l’émotion au premier rang. Croyez-moi, c’est du sacrĂ© cinĂ©ma.

JEAN-FRANCOIS MADAMOUR

NÉS EN CHINE
La politique de l’enfant unique, sujet central de So long, my son, est la politique publique de contrĂ´le des naissances mise en Ĺ“uvre par la Chine de 1979 Ă  2015. DestinĂ©e Ă  Ă©viter la surpopulation du pays, elle se manifeste essentiellement par la pĂ©nalisation des parents de plus d’un enfant, mais aussi par la rĂ©alisation d’avortements et de stĂ©rilisations par la force. Assouplie pour les familles paysannes dans les annĂ©es 1980, elle introduit en 2013 une nouvelle exception pour les couples dont l’un des membres est lui-mĂŞme un enfant unique, puis est remplacĂ©e en 2015 par une politique fixant le nombre maximal d’enfants Ă  deux par famille.

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