Etant donné la saison automnale, la compétition officielle de la 20e édition du LUFF comportait fatalement quelques films déjà sélectionnés cette année dans les festivals de genre. C’était le cas pour Honeydew, Violation ou Strawberry Mansion, précédemment chroniqués ici. C’est donc avec intérêt qu’on a rattrapé Sister Tempest de Joe Badon. Le résumé, une liste à la Prévert de situations incongrues, pouvait faire redouter le genre de flot incohérent dont Quentin Dupieux s’est fait une spécialité, mais le film est beaucoup plus tenu qu’il n’en a l’air. Il est raconté du point de vue d’une sœur aînée qui, à la mort de leur mère, jure de protéger sa cadette. Laquelle, arrivée à maturité, prend ses distances en se mettant à la colle avec un dealer de drogue. Lorsqu’elle disparaît mystérieusement, la grande sœur inconsolable commence à avoir des visions étranges. Le traitement est à la fois totalement inédit et étrangement familier, avec des situations qui évoquent Ed Wood ou John Waters dans le registre «tellement mauvais que c’est bon», à cette différence près que les acteurs sont bons, que les scènes fonctionnent, et que les musiques (composées par l’auteur) tiennent la route. C’est un peu déstabilisant parce que là où le réflexe conditionné incite à rire, il y a plutôt lieu d’applaudir. D’autant que le réal est vraiment polyvalent: il est aussi bédéaste et a signé tous les dessins montrés dans le film, et ce n’est pas du travail d’amateur. Au bout du compte, et malgré un parcours totalement imprévisible, le dénouement révèle que le réalisateur savait très bien dès le début où il allait. Cerise sur le gâteau, il arrive à boucler une situation assez sombre sur une note positive inattendue. L’esthétique est délibérément kitsch, accentuée parfois par des éclairages et des fumigènes à la Mandico, mais encore une fois elle est justifiée par une logique très solide. Ce deuxième film de Joe Badon, un réalisateur indépendant de la Nouvelle Orléans, était passé inaperçu à cause du Covid qui l’avait condamné à une sortie en ligne en 2020 dans un anonymat total. Le jury lui a attribué le Grand Prix, totalement mérité.

Egalement en compétition, The Lost Record de Ian Svenonius et Alexandra Cabral est une pure anomalie, réalisée par le duo musical connu sous le nom de Escape-ism. Le film, un long-métrage un peu court (1H15, mais on les sent passer), est une extension de l’album du même nom, sorti en 2017. Il part de l’idée d’un vinyle perdu, rédécouvert par une fille habillée de cuir rouge qui s’ennuie chez ses parents, dans une société vaguement orwellienne contrôlée par le marketing où un seul disque est autorisé, le numéro 1. On pourrait y voir une satire douce du conformisme et du show business, mais l’intention, s’il y en a, est complètement dissipée par une incapacité flagrante à développer une histoire cohérente, et le recours permanent à la voix off pour asséner une logorrhée insignifiante et incompréhensible. La fille a de longues conversations avec son disque. Parfois, on la voit à son travail, qui consiste à appliquer à la chaîne des aplats de couleur sur les pochettes du disque N°1. Parfois, elle va à des rendez-vous obligatoires pour avoir des rapports sexuels avec un partenaire choisi pour elle par le ministère de la Santé (c’est la seule idée vaguement intrigante, mais elle n’est pas du tout développée). Ce qui tient lieu de direction artistique est à chercher dans l’apparence des figurants qui ont l’air de sortir d’un documentaire sur Edie Sedgwick. Autrement, l’image est horrible. Tournée en vidéo basse def, désaturée et sans contraste, elle donne l’impression d’avoir été filtrée à travers un papier calque. Peut-être qu’il vaut mieux voir le duo sur scène avant de voir leur film, parce qu’en live, ils assurent en jouant une sorte de post punk minimaliste qui ressemble à ce que faisait Alan Vega dans les années 80. Sur chaque chanson, qui repose sur une boucle préenregistrée, elle joue deux ou trois notes sur son synthé, tandis qu’il chante et arrache quelques stridences sur sa guitare avec sa main gauche. En costar cravate, il ressemble à un clone dégénéré de Mick Jagger, à la fois dérisoire et irrésistible. Le film serait beaucoup plus supportable s’il avait seulement une fraction de l’énergie et de la conviction de Svenonian. G.D.

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