[EFIRA-TRIET TAKE 2] Voilà un objet bien étrange que le nouveau Justine Triet, qui nous avait laissé un petit goût d’inachevé à Cannes: boîte à souvenirs elliptique (et bordélique) à laquelle on ne cesse pourtant de repenser depuis cinq jours. Plus ambitieux, plus labyrinthique que son Victoria, Sibyl se donne pour principe d’épouser la psyché fragmentée de son héroïne principale, psychanalyste reléguant le divan au placard pour reprendre l’écriture. Un choix professionnel qui fait hurler ses patients nécessiteux, à commencer par Margot (Adèle Exarchopoulos), actrice dans la mouise émotionnelle qui va littéralement la harceler pour la garder à son chevet.

Parenté certaine avec Victoria: faire de Virginie Efira une femme forte autour de laquelle gravitent des cœurs dépendants, mais y introduire la dose idéale de désordre pour rendre le personnage lui aussi friable, dépassé par la petite comédie de mœurs au rythme haletant qui se joue sous ses yeux. C’est sûrement l’habileté principale de l’écriture de Justine Triet et d’Arthur Harari, compagnon au scénario: laisser malicieusement penser que Sibyl trace la voie narrative du film, alors qu’elle choisit par moment de venir s’asseoir aux cotés du spectateur pour assister elle aussi au spectacle. C’est ainsi que la comédienne Margot, exilée en Italie, refuse de jouer sans sa Sibyl à ses côtés: voilà le personnage aussitôt crapahuté du côté de Stromboli, convié sans trop l’avoir décidé sur un tournage où les pronto du premier assistant ravivent instantanément la mémoire du Mépris. Vous en savez probablement déjà trop sur cette partie du film pour qu’on n’alourdisse pas davantage le spoil: sachez juste que Sandra Hüller, réalisatrice du film en délicatesse avec les élans affectifs de son plateau, incarne parfaitement le ton réussi du film, cette fermeté comique qui empêche le navire de couler alors que l’édifice prend l’eau de toute part. On ne vous en dira pas plus sur ce portrait foutraque, qui comme le bon vin, vous rattrape après une première vision déconcertante.

Justine Triet ne maintient peut-être pas son rythme exaltant tout au long des 1h40 (c’était déjà un peu le cas dans ses films précédents): elle réussit néanmoins son entrée dans le petit cénacle des cinéastes doux-amers à suivre, et ourdit avec Virginie Efira un duo aussi dégingandé qu’harmonieux (on n’a pas peur d’allier des adjectifs contraires, ici). Qu’il est loin le temps de L’amour c’est mieux à deux

GAUTIER ROOS

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