Le précédent film de Patric Chiha, le splendide Brothers of the night, montrait dans une ardeur fassbindérienne de jeunes roms partis de Bulgarie pour se prostituer à Vienne. Dans la scène finale du bar, le cinéaste insufflait un dernier élan dynamique : les corps dansants des jeunes hommes se dépensaient, s’extasiaient au rythme d’une musique cadencée par le mouvement circulaire de la boule à facette, mettant ainsi en exergue l’énergie libertaire de l’épuisante danse de la vie. Dans Si c’était de l’amour, quatrième réalisation aussi hallucinée qu’hallucinante, Chiha continue sur cette lancée, puisqu’il s’agit ici de danse, et entièrement de danse. Le cinéaste autrichien s’immisce ainsi dans une troupe de quinze jeunes en tournée pour Crowd, une pièce de Gisèle Vienne inspirée des raves des années 90. En les suivant de théâtre en théâtre, Si c’était de l’amour documente leur travail et leurs relations, étranges et intimes. Les frontières se troublent, la scène a l’air de contaminer la vie – à moins que ce ne soit l’inverse. Plus qu’un documentaire sur la danse, le film est un voyage troublant à travers nos nuits, nos fêtes, nos amours, faisant corps avec la démesure souveraine du désir humain. 

Ce qui est fascinant dans le choix de filmer cette pièce, c’est le fait qu’elle soit déjà cinématographique. En effet, la performance de danse conçue par Gisèle Vienne joue la carte du dérèglement temporel au travers d’éléments rappelant l’image vidéo, comme le ralenti, le saccadé, ou bien l’arrêt de mouvement. Ces corps s’expriment et se retiennent dans une lenteur parfois extrême, reflétant un mélange de fureur contenue et de candeur expressive. Comme arraché à la nuit, le spectateur regarde, les yeux éblouis, cette longue contemplation nocturne et élégiaque. Cette contemplation totalement hallucinée est soutenue par la musique électronique employée pour l’occasion, musique qui a toujours été proprement corporelle, car liée à l’idée de ressentir des sensations particulières, voire à celle d’un voyage sensitif. Tout en vivant les vibrations sonores de l’intérieur, on trouve dans cette musique un moyen de s’évanouir, d’oublier, de lutter contre l’inertie passagère du monde. Ainsi, Chiha trouve dans ce film, et sur cette scène de rave party reconstituée – et transformée -, le moyen d’enquêter et de révéler les rapports qu’entretiennent les jeunes entre eux, ce qui les anime, ce qui les fait désirer. La scène devient le réceptacle d’une intimité partagée, et dans ce désir englobant progressivement cette troupe, l’air sonne ivre d’amours non partagés. Le film apparaît alors comme le prolongement d’une filmographie marquée par le thème de l’amour impossible, lequel tend à être supplanté par des formes d’attirances plus brutales, comme le désir de possession et l’attraction sexuelle.

Dans Si c’était de l’amour, les corps s’agitent, s’expriment, se retrouvent projetés sur l’écran, comme des lettres blanches sur une page noire, transformant le film en un véritable concentré d’émotions corporelles. Chiha vient épouser l’art de Gisèle Vienne, sublimant par la scène ces corps magnifiques dont la force d’attraction n’a d’égal que la troublante beauté qui s’en dégage. La scène devient ainsi un moyen de créer de la sensualité. Mais à l’inverse de Vienne, qui s’intéresse surtout au groupe, le cinéaste s’attarde seulement sur certains d’entre eux, sur des visages, des gestes en gros plan, accentuant le fait que tout se joue dans de minuscules détails, dans le microcosme de l’intime. Nous avons la sensation d’être les témoins d’une radioscopie hypnotique des vertiges, des illusions, du désir, de la danse, de la jeunesse, mais aussi des regards que nous nous portons, des silences qui parlent, des mots sur lesquelles on achoppe, et où chacun déraille au rythme du tempo. Le film nous rappelle que le cinéma est capable d’émouvoir avec presque rien, invitant le spectateur à léviter devant les étoiles brillantes de la scène, dans une léthargie planante et électrique. T.M.

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