Béla Tarr n'a rien tourné depuis son film de fin du monde: "Le cheval de Turin".

[N’OUBLIE PAS QUE TU AIMES ALLER AU CINEMA] Se prendre un film-météore en pleine tronche n’arrive pas tous les mercredis dans une salle de cinéma. Et si, par malheur, cela ne vous était jamais arrivé, soyez heureux de découvrir pour la première fois de votre vie Sátántangó, ce film-fleuve à couper le souffle d’une beauté monstre et d’une durée exceptionnelle de plus de sept heures qui réclame d’une part que vous fermiez votre gueule ainsi que votre smartphone avant d’entrer dans la salle et d’autre part, que vous profitiez pleinement de ce temps suspendu. Car, non, on n’est pas là pour se marrer ni pour enfiler des perles, on est chez Béla Tarr, architecte d’oraison funèbre qui filme absolument ce qu’il veut (une histoire de rien du tout dans la grande Histoire, par exemple) et le filme de la plus hallucinante des façons avec autant de ridicule de nous que de sublime d’ailleurs.

Résumer Sátántangó en de pauvres mots file les jetons: peur d’être pompeux, d’être à côté de la plaque ou de mal traduire ce bloc alliant art brut et esthétisme sophistiqué. Contentons-nous de platitudes, en guise de préambule: il s’agit tout d’abord de l’adaptation du roman très fin du monde du romancier László Krasznahorkai étayant une utopie déçue, demandant tout simplement à quel moment une utopie se ramasse dans son contraire. Derrière la caméra, se trouve Béla. Celui qui, à l’inverse des cinéastes enchaînant les fictions avec la peur secrète d’être oubliés le lendemain, se révèle un perfectionniste qui peut passer des années entières pour résumer un (très) long métrage. Satantango a été une galère de plus de 8 ans mais, à en voir le résultat, cela en valait franchement la peine. Précision: ce n’est pas franchement le film adéquat pour découvrir l’univers de ce cinéaste (mieux vaut commencer par le commencement du Nid Familial puis poursuivre avec son film peut-être le plus «accessible»: Les Harmonies Werckmeister), mais pour peu que vous vous trouviez dans la salle, vous serez alors témoin d’une expérience que vous n’oublierez jamais. Pour faire simple, en quelques mots, vous allez suivre un groupe d’âmes perdues dans la grande plaine hongroise balayée par le vent et sous l’incessante pluie d’automne. Dans une ferme collective démantelée et livrée à l’abandon, des habitants végètent et complotent les uns contre les autres, lorsqu’une rumeur annonce le retour de deux autres personnages que l’on croyait morts. Cette nouvelle bouleverse ces êtres en manque de perspective. Certains y voient l’arrivée d’un messie, d’autres redoutent celle de Satan… Soit une très longue épopée en chapitres sur la chute du communisme en Europe de l’Est grouillant d’historiettes comme cette histoire d’une enfant Tarkovskienne (vous avez dit Enfance d’Ivan?), délaissée par tout son entourage.

Loin du cinéma social de ses débuts où il était vraisemblablement inspiré par un certain Ken Loach (Le Nid Familial, l’un de ses premiers films tournés en quatre jours avec des acteurs non professionnels au sein du Studio Béla Balász et par la suite L’Outsider (1980) et Rapports préfabriqués (1982)), Béla tend ostensiblement avec Satantango vers l’abstraction et signe les plus grands et plus beaux plans-séquences du monde. Le premier, qui dure pratiquement 9 minutes, s’intéresse à des vaches qui sortent d’une étable, circulent librement sans contrainte dans les champs et introduisent le lieu sacré où se dérouleront les événements les plus tragiques. Ils sont de ceux qui donnent le tournis à Gus Van Sant – ce dernier s’en est d’ailleurs ouvertement inspiré pour Gerry (2002). A noter que pour les happy-news  familiers du cinéma de Bela, des motifs connus jaillissent. Comme dans Damnation, on retrouve le même rapport à la bestialité (le chien a été remplacé par un chat, lors d’une de scènes les plus terrifiantes), l’importance de la musique (se souvenir de la scène du bal à la fin de Damnation où les imperfections – les acteurs qui regardent la caméra – deviennent synonymes de beautés). Comme dans Les Harmonies Werckmeister, on assiste aux mêmes métaphores chargées en mélancolie (la baleine, symbole d’une humanité disparue), à la même scène de bar où les personnages reconstruisent par leur folie leur propre monde, à la même menace diffuse d’une possible manipulation des esprits forts sur les plus faibles. Ainsi, si les gens consolent leur misère dans l’alcool, si le temps passe si lentement, c’est uniquement parce que le cinéaste prend son temps minutieux pour observer, dans une symphonie des bruits à vous arracher les nerfs, l’infinitésimal changement du temps, les dysfonctionnements politiques d’un pays et par extension l’Apocalypse dans le chaos final. Une fin du monde que Béla a littéralement retranscrit avec son dernier film à ce jour, Le cheval de Turin, débouchant sur deux questions terribles: que faire après? Comment relancer l’imagination?

On pourrait redouter une démonstration de force terrible, c’est tout l’inverse qui se produit: Le tango de Satan (Sátántangó) est un film qui ne sait rien et qui le dit avec un sentiment de puissance singulier. Au fond, par la seule force du cinéma, il pose une question simple et pontifiante que tous les Béla Tarr au monde se posent: où se trouve la place de l’homme, de l’artiste, du poète dans ce monde de brutes? Notre ami (parce qu’en nous touchant droit au coeur et en bousculant nos horloges intérieures, il devient le nôtre) y répond de la plus sublime des façons, en poète qui filme des choses qu’on ne voit pas ailleurs et qui invite à contempler le monde dans son élégie funèbre d’où jaillissent de fulgurants éclats burlesques. Sa vitesse n’est pas de l’empressement puisqu’il sait cueillir sur le bas-côté de sa route quelques détails essentiels, dans une forme ultrasensible captant aussi bien l’exaltation que la décrépitude. Des étreintes amoureuses prennent subrepticement naissance, des monstres humains s’imposent comme guides et se conduisent comme les petits pères du peuple envers les «autres». Et progressivement, les paysages – sublimement désespérés – deviennent les conteurs du récit où l’humanité se dissout dans l’obscurité du monde. Parmi les nombreuses images marquantes de ce Tango, il y a ces personnages qui marchent côte à côte pour se frayer un chemin dans l’adversité climatique: qu’il pleuve, qu’il vente, qu’il neige, ils avancent. C’est notre lutte contre la fin d’une époque de lumières. C’est aussi une très haute conception du cinéma, me direz-vous, dans un double mouvement d’expansion et de contraction de l’espace et du temps. Oui, et pour l’apprécier, il suffit humblement de se laisser capturer par son pouvoir sorcier, de succomber à l’hypnose des images, à l’ébouriffante d’émotion physique, à l’immersion sensorielle, aux regards caméra désespérés, à la somptueuse musique de Mihály Vig et, dans un état de transe ultime, prendre de la hauteur avec lui: Satantango, que les cinéphiles les plus enivrés ont découvert éberlués lors des rétrospectives consacrées à Béla Tarr ou dans un coffret DVD sorti il y a dix ans chez Clavis Films, est l’un des plus beaux films au monde. J.F.M.

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