[CRITIQUE] SANS SIGNE PARTICULIER de Fernanda Valadez

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Post tenebras lux. Deux adolescents, dans une ouverture baignée par le brouillard, partent pour un passage clandestin en Arizona. Des photos de cadavres d’adolescents s’étalent plein cadre. On ne les reverra jamais. Une mère, Magdalena de son prénom, entreprend une traversée du Mexique à la recherche de son fils, l’un des disparus lors de son trajet vers la frontière. Durant son parcours, Magdalena fait la connaissance d’un jeune homme qui vient d’être expulsé des États-Unis…

Comme on le comprend assez rapidement, ce premier long-métrage de Fernanda Valadez (prix du public et du scénario au festival de Sundance) se veut avant tout un film de frontières qu’il s’agira de brouiller (le documentaire et la fiction, le réalisme et le surnaturel, le hors-champ et l’explicite). La première ruse, c’est de nous faire croire à ce qu’il n’est pas, à savoir un drame social sur le sort effroyable parfois réservé aux jeunes Mexicains souhaitant quitter leur pays. Le constat n’en reste pas moins étayé sur le nombre de disparitions pour le moins flippantes de candidats à l’immigration, dont les corps ne sont pas reconnaissables (d’où les questions sur des signes extérieurs afin de les distinguer), en référence aux faits divers sordides, dont celui, le plus tristement célèbre, des 43 étudiants «disparus» en 2014 à Iguala, dans l’État du Guerrero. Mais le point de vue est celui des deux mères des ados du début: la première reconnait son enfant sur une photo; pas Magdalena qui part en quête de ce fils qui s’est volatilisé depuis deux mois sans laisser de traces. Au gré de son errance, elle découvre l’horreur à la frontière entre le Mexique et les États-Unis: la corruption dans laquelle trempent les cartels et la police, le désarroi d’autres mères dans les morgues, l’horreur d’un trafic de détournement d’autocars par les cartels…  Puis, tombe sur un jeune immigré clandestin expulsé des Etats-Unis qui, lui, veut retrouver sa mère. Ensemble, ils filent dans un territoire frontalier où les gangs profitent de la misère ambiante et exploitent les migrants.

Avec un tel sujet et une telle densité, on pourrait penser à un thriller affectif ou à un mélo psy. Mais Sans signe particulier n’élit aucun territoire, refuse à nouveau de se laisser enfermer dans une quelconque case et négocie un nouveau virage vers un cauchemar halluciné, peuplé de croyances, de symboles et de fantômes, hantée par la mort et le feu. Il faut accepter la transition, cette proposition d’un aller sans retour, de cette plongée de plus en plus floue (au sens propre) dans la nuit noire d’un Mexique rural dont personne ne revient. La réussite d’une telle entreprise, c’est de déstabiliser le spectateur sur le moment pour ne pas laisser tranquille. En ce sens, et presque malgré elle, Fernanda Valadez rejoint ses petits camarades frondeurs que sont Amat Escalante (Heli) et Carlos Reygadas (Japon) dans l’auscultation du mal de son pays avec des effets plastiques hérités du fantastique. Mais contrairement à eux, c’est revendiqué comme un regard de femme à travers un personnage féminin sur un monde violent d’hommes. La réalisatrice a sa voix, sa vision, son talent propres, c’est incontestable. Mais si on est sensible au climat tendu à bloc par l’urgence de son propos et l’économie dans laquelle il a été produit et si l’actrice Mercedes Hernàndez porte admirablement le combat de son personnage guidé par l’amour inconditionnel dans l’enfer du monde, on a aussi le malheur de rester un peu à la porte, plus impressionné par la démarche audacieuse (qui le prive d’une pose de modeux) que par le film lui-même, presque trop plein, victime de sa forme, louvoyant pour échapper à la banalité et sacrifiant un peu l’écho du propos initial. On attendra quand même son second long, les lendemains s’annonçant fort beaux T.A.

LES REFERENCES DE FERNANDA VALADEZ
Durant la préparation du film, la réalisatrice s’est nourrie de livres et de nombreuses recherches sur l’Holocauste: «C’est une page de l’histoire qui nous a tous marqués, et même si ce qui se passe au Mexique est différent, le motif récurrent de la violence imprime le même sentiment d’horreur». Parmi les films qui l’ont marquée, elle cite La Randonnée de Nicolas Roeg («avec sa manière de prendre de la distance, de filmer les paysages, de prendre le temps. Je n’ai jamais essayé de recopier son style», dit-elle). L’Ascension de Larisa Shepitko, qui se déroule durant la Seconde Guerre mondiale, a aussi été une référence.

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