[QUAND LE CINEMA FEUILLETONNE] On a beau avoir studieusement vĂ©rifiĂ© la dĂ©finition du terme sur WikipĂ©dia (“le drame y est fondĂ© sur l’attention d’un fait ou, plus prĂ©cisĂ©ment, d’une intrigue, et sur une recherche mĂ©thodique faite de preuves, le plus souvent par une enquĂŞte policière“), on n’arrive pas Ă  s’y faire. Ce Roubaix, Une lumière n’est pas un polar, malgrĂ© ce que souhaite nous faire gober Le Pacte avec son affiche un brin fallacieuse. Que les fans du genre soient prĂ©venus donc: les qualitĂ©s du film ne rĂ©sident pas du tout dans cette intrigue volontairement dilatĂ©e, coeur trompeur d’un rĂ©cit Ă  rebours de la traditionnelle fiction TV policière.

ArrivĂ©s Ă  la fin de leur Ă©reintant parcours cannois, nos confrères avaient suffisamment pompĂ© le dossier de presse pour qu’on s’autorise nous aussi quelques emprunts. Pour son retour en terre roubaisienne, Desplechin disait vouloir mettre de cĂ´tĂ© le “romanesque” au profit d’une histoire “qui colle au rĂ©el”. Et vouloir retravailler des images vues Ă  la tĂ©lĂ©vision depuis 10 ans sans “rien offrir Ă  l’imagination”… Un statement Ă©trange pour un cinĂ©aste aussi accoutumĂ© Ă  la grande forme, visiblement dĂ©sireux d’expĂ©rimenter des nouvelles choses depuis ses FantĂ´mes en 2017, ce qui est tout Ă  son honneur (choyĂ© par la critique jusque-lĂ , il aurait pu chausser ses charentaises et jouer la carte du confort Ă  base de pĂ©pĂ©rade au coin du feu). Le film nous avait laissĂ©s dans l’indĂ©cision au Festival, et on doit bien reconnaitre qu’on en garde un souvenir finalement assez gracieux, bien qu’un peu bancal: le revoir aurait Ă©tĂ© la moindre des Ă©lĂ©gances envers nos adorĂ©s lecteurs, mais le temps a une nouvelle fois jouĂ© les denrĂ©es rares en ce dĂ©but d’Ă©tĂ©.

L’aventureux DĂ©dĂ© quitte donc cette fois-ci ses bienveillantes bĂ©quilles (DĂ©dalus, Amalric) pour s’aventurer sur le territoire glissant du drame social. Il en rĂ©sulte une tentative impossible, oĂą il tente de nous passionner pour un fait divers marquant – le meurtre d’une vieille femme par deux jeunes filles, jouĂ©es ici par des LĂ©a Seydoux et Sara Forestier inspirĂ©es mais un tantinet cliniques – dont le spectateur connaĂ®t bien trop les tenants et les aboutissants avant de gagner la salle. Comment dès lors rendre l’intrigue intĂ©ressante? En contraignant longuement les deux jeunes filles Ă  une longue sĂ©quence d’aveux extorquĂ©s au commissariat? En tentant une reconstitution sur les lieux dans le dernier tiers du film? Le pari est Ă©videmment compliquĂ©, et le cinĂ©aste, sans Ă©chouer totalement dans ses folles ambitions, peine Ă  maintenir l’éveil sur deux heures. La manipulation, le visage du mal, le salut des âmes, la distinction difficile entre le mensonge Ă©hontĂ© et la mĂ©moire Ă©vasive? Il y a probablement un peu de tout ça dans cet exposĂ© un poil trop thĂ©orique (on se souvient encore qu’Antoine Reinartz ne jure, une fois le domicile gagnĂ©, que par Levinas et Pascal…)

On a un peu l’impression d’être passĂ© Ă  cĂ´tĂ© du propos (contrairement Ă  une presse cannoise qui a vu la lumière, en l’occurrence celle rayonnante d’Irina Lubtchansky) engoncĂ© entre cet exercice de style minimaliste et cette peinture un brin schĂ©matique de la population roubaisienne. Reste ce très beau personnage campĂ© par Roschdy Zem, un commissaire Daoud au-dessus de la mĂŞlĂ©e, conduit par un flegme melvillien, et qui porte le film sur ses Ă©paules. Une performance Ă©clatante (on connaĂ®t mal la filmo de l’acteur, mais on n’a pas le souvenir de l’avoir dĂ©jĂ  vu comme ça) qui mĂ©ritait bien d’aller challenger Antonio Banderas sur ses terres… Un Desplechin mystĂ©rieux, envoĂ»tant, bien qu’Ă©trangement plan-plan par moment: rendons tout de mĂŞme justice, une nouvelle fois, Ă  cette mise en scène souveraine.

GAUTIER ROOS

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