[CRITIQUE] ROMA de Alfonso Cuaron

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[ÉVÉNEMENT DU MOIS – 12/18] Pour cette chronique d’une annĂ©e tumultueuse dans la vie d’une famille de la classe moyenne Ă  Mexico au dĂ©but des seventies, Alfonso CuarĂłn revient en super forme dans son pays natal, cinq ans après son mĂ©morable Gravity et… signe son film le plus personnel, peut-ĂŞtre le plus beau, d’une grâce absolue. Ici le chef-d’œuvre frappe comme une Ă©vidence. Vous allez lire cette affreuse expression partout au moment de sa diffusion en dĂ©cembre sur Netflix, c’est pourtant bel et bien vrai, vous aussi vous allez tomber sous le charme fou de ce bijou donnant envie d’appeler Ă  la rescousse toute une batterie de superlatifs galvaudĂ©s. La raison pour laquelle on ne rĂ©siste pas Ă  ce film est simple : Roma ressemble Ă  une dĂ©claration d’amour au cinĂ©ma et Ă  tous les cinĂ©mas (La grande vadrouille et Les naufragĂ©s de l’espace nommĂ©ment citĂ©s) mais aussi aux femmes (Cleo la domestique et Sofia sa mère), très importantes dans la vie d’Alfonso. Bref, plus personnel, tu meurs, mais plus universel, tu ne trouves pas. Ce qui sĂ©duit aussi beaucoup, faut l’avouer, c’est la manière dont CuarĂłn emballe tout ça comme si de rien n’Ă©tait, trouvant dans sa filmographie en apparence disparate une infinie cohĂ©rence (du spectaculaire Gravity Ă  l’intimiste Roma, c’est le mĂŞme famille). Tous ses films portent la marque de son auteur, aussi Ă  l’aise dans ses effets très spĂ©ciaux que dans les dĂ©tails très secrets. Soit le chaos dans tous ses beaux Ă©tats, ses beaux fragments. Roma joue mĂŞme du micro-chaos et du macro-chaos: dans ses (sublimes) plans, l’intimitĂ© des personnages rĂ©pond aux grands espaces du Mexique (un peu comme ce qui se passait dans l’espace dans Gravity). Chacun finit par trouver sa place dans cet ocĂ©an d’une profondeur infinie, d’une puissance plastique sidĂ©rante et sidĂ©rale. Et dans cet Ă©crin, Cuaron peut s’autoriser Ă  dĂ©rouler ses grands thèmes (la naissance, la vie, l’homme, la femme, la famille). On pourrait avoir peur mais l’humilitĂ©, la justesse du regard priment sur tout. Surtout, il y a la volontĂ© de raconter ce qui lie les uns aux autres, ce qui se passe fraternellement entre les membres d’une famille, ce qui donne envie de se serrer les coudes et de rĂ©sister aux vicissitudes du monde comme il fait mal. Dans Children of Men, les hommes ne parviennent plus Ă  se reproduire, c’est la fin de la civilisation jusqu’au jour oĂą une femme tombe enceinte et provoque l’entraide, dans le meilleur des cas. Dans Gravity, c’est la lutte d’une femme après la mort de sa fille et de la renaissance intĂ©rieure d’une mère face au nĂ©ant – on se souvient du plan oĂą le corps en apesanteur de Sandra Bullock s’apparentant Ă  un fĹ“tus ou encore ce plan final illustrant par l’image, la renaissance. Dans Roma, il est Ă©galement question de tout ça mais traitĂ© avec l’innocence des premières fois, comme dans Y Tu Mamá TambiĂ©n (le chaud film qui nous a fait connaitre Cuaron) qui impressionnait naguère par son rĂ©alisme cru, sa mĂ©lancolie insoupçonnĂ©e et sa sensualitĂ© communicative. Tout en assurant quelque chose de très maĂ®trisĂ©, proche de l’Ă©pure. Alfonso ne doit pas rougir des comparaisons : on retrouve mĂŞme dans Roma du Fellini voire du Moretti dans la façon de filmer la vie. Soit, pendant un an, filmer Cleo (Yalitza Aparicio), une jeune employĂ©e de maison travaillant pour une famille (un couple et ses quatre enfants) d’un quartier de la classe moyenne de Mexico. Si la première partie du film montre la quotidiennetĂ© de Cleo entre son travail et son idylle avec un garçon, la suite se corse lorsqu’elle apprend qu’un polichinelle se cache dans le tiroir. Et le film d’ĂŞtre plongĂ© dans l’eau, cet Ă©lĂ©ment sacrĂ©, spirituel, presque mystique – puisque l’eau est par dĂ©finition au cĹ“ur de notre vie – rattachĂ© Ă  la mère et la naissance. D’ĂŞtre parcouru intĂ©gralement par ce motif vital. Tout est dit dès le premier plan, face au sol pavĂ© de la cour d’une maison. Un plan fixe, des vagues – provoquĂ©es par la femme de mĂ©nage qui nettoie – provoquent des ondulations, recouvrant progressivement l’ensemble de l’image et du sol. Ă€ travers cette eau usĂ©e, se dessine le reflet du ciel au-dessus, puis un avion passe. L’image très symbolique vient soudain nous rĂ©vĂ©ler toute la magie du cinĂ©ma par le simple positionnement d’une camĂ©ra. De la mĂŞme façon, cette eau sur le sol, c’est le passĂ©, le souvenir, celui de son enfance qui revit soudain dans un noir et blanc somptueux et se dĂ©roule sous nos yeux Ă©blouis. On y dĂ©couvre l’histoire de ces femmes au milieu du chaos familial et de toutes les luttes sociales/politiques, sur fond de convulsions dans les annĂ©es 70. Et on adore ça. Vous allez adorer ça. C’est du grand cinĂ©ma lumineux qui, loin de se noyer dans un marais dorĂ© de nostalgie rance, ouvre par ses visions inĂ©dites Ă  la rĂ©interprĂ©tation du monde chĂ©rie par les cinĂ©philes et donne surtout Ă  voir, Ă  espĂ©rer, Ă  Ă©mouvoir, Ă  aimer.

THÉO MICHEL

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