Si une image de Radioactive doit passer Ă  la postĂ©ritĂ©, c’est celle de Rosamund Pike en chemise de nuit, incarnant Marie Curie fascinĂ©e par la contemplation d’une fiole contenant du radium, au point d’en oublier de dormir. La luminositĂ© qui Ă©mane de la substance indique sa puissance, tandis que sa couleur verte porte une connotation malĂ©fique. En terme d’efficacitĂ© dramatique, ce genre de scĂšne fonctionne Ă  tous les coups, parce qu’elle contient une information que le spectateur connaĂźt mais que le personnage ignore (les radiations sont nocives), et en mĂȘme temps, il y a une part d’humour sombre, une dimension sardonique peut-ĂȘtre involontaire qui rend l’image encore plus sĂ©duisante. On ne peut pas rĂ©duire le film de Satrapi Ă  cette figure, mais elle rĂ©sume quand mĂȘme une ambivalence latente. D’un cĂŽtĂ©, le film se veut une biographie sĂ©rieuse et exhaustive d’une femme exceptionnelle (savante, militante, Ă©pouse, mĂšre). D’un autre cĂŽtĂ©, son parti pris pictural fort risque de susciter l’intolĂ©rance d’une partie des spectateurs, notamment les adeptes d’une rigueur formelle pour qui toute saillie stylistique est immĂ©diatement considĂ©rĂ©e comme suspecte, et donc disqualifiĂ©e. N’en dĂ©plaise aux jansĂ©nistes, rien n’interdit Ă  une Ɠuvre cinĂ©matographique d’adopter une approche
graphique.

Marjane Satrapi, qui vient de la BD, a toujours procĂ©dĂ© ainsi au fil de sa filmographie variĂ©e. Ici, elle s’est inspirĂ©e de la BD de Lauren Rednys retraçant le parcours de la scientifique dĂ©couvreuse du radium et du polonium. AprĂšs un classique commencement par la fin, qui montre Marie Curie agonisante, suite Ă  ses expositions rĂ©pĂ©tĂ©es aux radiations, le film raconte l’histoire en flashbacks depuis le moment oĂč la chercheuse polonaise, rĂ©cemment dĂ©barquĂ©e en France, est obligĂ©e de se battre pour obtenir les finances nĂ©cessaires Ă  son ambitieux programme. Ses collĂšgues de la facultĂ© reconnaissent son talent, mais dĂ©plorent son agressivitĂ©, justifiĂ©e par les prĂ©jugĂ©s masculins en vigueur Ă  l’époque. La rencontre avec Pierre Curie dĂ©voile une autre facette d’une personnalitĂ© complexe. DerriĂšre la scientifique (future laurĂ©ate de deux prix Nobel), et la militante combative, il y a la femme libre, affectueuse, sensuelle et adepte du naturisme. L’omniprĂ©sente Rosamund Pike en donne une interprĂ©tation contrastĂ©e, pas nĂ©cessairement sympathique. Elle incarne une personne directe, volontaire, qui demande ce dont elle a besoin et prend ce dont elle a envie (notamment les hommes), qui dĂ©fend ses droits et combat les prĂ©jugĂ©s. Ce point de vue fĂ©minin et fĂ©ministe est manifestement dans l’air du temps mais sans exagĂ©ration. Il est indissociable du sujet qui traite essentiellement d’une pionniĂšre dans tous les domaines.

RĂ©duit Ă  son essence prosaĂŻque, Radioactive aurait pu sombrer dans l’ennui, un peu comme Dark Waters qui a vu Todd Haynes s’effacer complĂštement derriĂšre la gravitĂ© de son sujet. Satrapi prend son sujet au sĂ©rieux mais n’en a pas pour autant renoncĂ© Ă  y ajouter une touche personnelle, sous forme de digressions surprenantes, parfois incongrues, mais finalement bienvenues, qui viennent pimenter un rĂ©cit autrement linĂ©aire. Ce sont, sous formes de visions prĂ©monitoires, des Ă©vocations des consĂ©quences de l’invention de Curie, pour le meilleur et pour le pire. Anthony Dod Mantle, chef op chaos de Danny Boyle et Lars Von Trier, les enlumine en variant les ambiances selon les besoins: ouvertement psychĂ©dĂ©lique pour les sĂ©quences de rĂȘve, kitsch pour les tests nuclĂ©aires dans le dĂ©sert du Nevada, apocalyptiques pour figurer Hiroshima ou Tchernobyl. Il n’en faut pas plus pour transformer une leçon d’histoire Ă©difiante en exercice de style tout-Ă -fait recommandable. G.D.

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