Réalisé à la fin des années 60, Quand l’embryon part braconner, de Koji Wakamatsu, est un fascinant huis clos pinku dans lequel une femme innocente est séquestrée par un homme rustre. Tourné avec peu de moyens, l’ensemble reste encore aujourd’hui un modèle de modernité et d’originalité dans l’utilisation de l’espace.

Chez Koji Wakamatsu, la violence, le corps et le sexe font partie intégrante de la vie et forment la dynamique de l’existence de l’humanité. Maître du pink-eiga connu par beaucoup de cinéphiles pour avoir été le coscénariste de L’empire des sens, de Nagisa Oshima, il a réalisé avec Quand l’embryon part braconner le premier long métrage issu de sa compagnie de production, Wakamatsu Pro, créée en 1965. Les premières images laissent naïvement supposer un gentil précipité romantique (un gérant de magasin séduit son employée et l’emmène chez lui). Chez le spectateur rompu aux codes du huis clos, la simple visite de l’appartement vide du monsieur quelques minutes plus tard suffit à instiller un sentiment de malaise. Mais bizarrement la demoiselle ne se doute de rien. Le lendemain, elle est séquestrée, ligotée et fouetté. Mais qu’a-t-elle fait pour mériter ça? L’homme qui cachait jusque là ses féroces intentions derrière ses lunettes noires essaye de retrouver une domination perdue dans sa précédente histoire d’amour. Pour le protagoniste, le sadomasochisme devient un système de purification zinzin. Qui sert à punir les femmes frivoles. Celles qui ne respectent plus les hommes désarmés de l’après-guerre. Ainsi, l’homme bat un corps de femme pour le modeler à sa guise, le posséder enfin et créer une chose soumise. C’est aussi un reflet de son impuissance. Des flash-backs permettent au spectateur de comprendre le pourquoi des pulsions sadiques et accessoirement le titre incongru du film qui trouve ainsi une signification.

L’idée de Quand l’embryon part braconner est née de Wakamatsu, un matin, en regardant la pluie tomber de son appartement. Et vraisemblablement en réaction jalouse à La Saison de la trahison de Atsushi Yamatoya dont il était le producteur. Wakamatsu a pensé qu’il suffirait d’un appartement, si possible vide, et de deux comédiens, si possible chevronnés, pour créer une Å“uvre potentiellement morbide. Le minimalisme fait film. Le soir, il appelle Masao Adachi, le scénariste, pour lui faire part de sa révélation. Le lendemain, ils déjeunent ensemble autour d’une boisson et d’une anguille pour que l’un explique ses intentions à l’autre. Le surlendemain, Adachi rend un script lapidaire à Wakamatsu. Le résultat était selon les termes du réalisateur “avant-gardiste, excessif et incompréhensible”. Pour que l’ensemble soit plus impressionnant, Il voulait que les murs de l’appartement se fissurent, ce qui était à l’époque irréalisable. Une fois le scénario au point, Wakamatsu fait une proposition qui a été acceptée par toute l’équipe: à l’exception de l’assistant chargé d’acheter les denrées alimentaires, personne n’a eu le droit de quitter la pièce où se déroulait toute l’action du film. Le tournage a duré cinq à six jours en vase clos. Une fois l’expérience achevée, Wakamatsu tourne la scène d’ouverture qui est aussi la seule scène d’extérieur, sous la pluie.

Il faut voir Quand l’embryon part braconner ne serait-ce que pour saisir les rapports de force mouvants entre les deux personnages principaux. Pour la violence comme seul exutoire face à la peur (voir cette scène où l’homme est oppressé par des visages féminins superposés). Pour la musique classique qui crée un vertigineux contraste entre le son et l’image, le mental et le physique. C’est en voyant un film comme celui-ci que l’on saisit la portée hallucinante d’un Audition de Takashi Miike qui renversait les codes (le prédateur devenait une prédatrice). Pourvu de la même connotation féministe, mais dans un sens inverse, le film tend à pervertir les relations homme/femme et à sonder l’identité floue d’un Japon malade. Une thématique que l’on retrouve dans tous les Wakamatsu (les connaisseurs ne seront pas en terrain profane) jusque dans ses œuvres militantes des années 70. Si présentement le patron possède un physique banal, c’est pour que le spectateur de l’époque l’identifie à n’importe quel japonais lambda. S’il jouit d’une situation a fortiori confortable (il est socialement dominant), il cache un esprit fêlé, un cœur vide et un trou noir (il est moralement défaillant). La réussite n’est qu’un vernis craquelant.

La place de l’homme dans une société éclatée préoccupe le cinéaste japonais qui ne cautionne aucunement ces actes. Certains ont franchi le pas en confondant les frasques du protagoniste avec les fantasmes du réalisateur. Ce qu’une lecture superficielle pourrait laisser croire. Il faut replacer l’œuvre dans son contexte sixties. Politiquement, l’allégorie est cruelle (la mère du protagoniste s’est suicidée à la fin de la seconde guerre mondiale et son ancienne femme l’a quitté pour se faire un bébé toute seule). Cette relation sadomasochiste traduit la frustration d’un homme en panne sèche d’affection. Et l’appartement symbolise le ventre d’une mère. Partie du corps obsessionnelle que ce dernier torture avec tout ce que cela implique (la mort ou la renaissance). L’embryon du film, c’est le mâle. La mère, le pays. Au-delà de cette dimension prégnante, il faut distinguer le travail formel de Koji Wakamatsu qui réussit à créer une tension palpable passant du fantasme nocturne au cauchemar diurne avant une conclusion tragique et implacable. C’est à la fois ambitieux dans la forme et subversif dans le fond. Aujourd’hui encore, Quand l’embryon part braconner n’a rien perdu de son pouvoir de fascination grâce à d’indiscutables qualités esthétiques et une gestion de l’espace confondante (la façon dont les acteurs se meuvent et la caméra ausculte les maux). Dérangeant, oui. Stimulant, aussi.