[DOOM GENERATION FOREVER] Le discret chef de fil du queer qui ne verse pas dans le politiquement correct Dennis Cooper et son inséparable collaborateur audiovisuel Zac Farley, reviennent après Like Cattle Towards Glow, avec une proposition tout aussi froide et déroutante: Permanent Green Light.

À la suite d’une chute à vélo où il se brise le crâne, Roman perd le contrôle de ses muscles, mais aussi d’une partie de ce qui faisait qu’il était «lui». Ceux qui le connaissaient avant l’accident ne le reconnaissent pas, ou préfèrent l’oublier, il inquiète et il y a de quoi. Roman est passionné, obnubilé, habité par une idée fixe: se faire exploser. Mais attention, son acte n’est en aucun cas motivé par une idéologie, qu’elle soit politique, religieuse, ou simplement suicidaire. Roman veut seulement disparaître, complètement. «BLAAAAM» puis rien. Le film de Farley/Cooper tourne ainsi continuellement autour de cette quête d’un effacement total. Les adolescents qui croisent la route de cet épouvantail au visage de poupon ahuri s’avèrent tout aussi bizarres que lui. Un garçon perpétuellement frigorifié à cause du sang d’alligator qui coule dans ses veines, une fille qui collectionne les ceintures d’explosifs et son pote qui stocke des piñatas et médite longuement avant de savoir si oui ou non il doit les éclater.

Exploser ou ne pas exploser? Les gosses de Permanent Green Light ne semblent avoir que cette question en tête. Et quand bien même l’irréalité domine, on ne peut pas ne pas penser à notre génération post 11 Septembre, post 13 Novembre, post sentiment de sécurité, post espoir. Le concept de terrorisme, tout comme la volonté de disparaître de Roman, se trouvent vidés de toute justification psycho-sociale. Les choses n’ont pas besoin d’avoir d’explication, un peu comme le geste des gens qui se donnent la mort sans laisser de lettre derrière eux.

L’univers du film, qu’il s’agisse de son atmosphère, de ses personnages, ou de son environnement, paraît insupportablement lessivé. Les protagonistes sont beaux comme des objets, insondables et énigmatiques, leur non-jeu hérité de la méthode bressonienne alimente une dépsychologisation totale. Les mots prononcés démontrent une incapacité à communiquer quoi que ce soit qui ne sonne immédiatement comme une tromperie à peine consciente. Dès lors, chaque phrase peut sembler triste, belle, drôle et conne à la fois. Il en va de même des situations grotesques et déprimantes qui échafaudent le récit, à l’image de cet immeuble qu’on entend s’écrouler au tout début et que Roman ignore, comme s’il s’agissait d’une chose tout à fait banale. Les éléments qui constituent la réalité peuvent s’évanouir, ils n’attireront l’attention que de ceux qui les aimaient. S’il en reste. Et il en reste pour Roman, même s’il n’a vraiment rien fait pour, bien au contraire.

Tourné en Normandie, dans une zone pavillonnaire anonyme, qui semble aussi artificielle qu’inutile, Permanent Green Light esquisse les contours d’un monde schématique, où l’on parcoure les niveaux d’un jeux-vidéo dans lequel le créateur aurait oublié de fixer un but à ses joueurs. Une impression blanche, comme chez Caroline Poggi et Jonathan Vinel, le romantisme en moins, en tous cas en apparence. Car même si Cooper/Farley font glisser des répliques méchamment comiques sur ces visages inexpressifs, l’amour n’est pas absent de leur œuvre. Et si on tente de reconstituer leur puzzle, il apparaîtra même comme le cœur fantomatique donnant vie au néant. Les fans des bouquins de Cooper y retrouveront leurs petits, les autres s’impatienteront, s’énerveront peut être. Tout le monde se sentira mal à l’aise, car l’intégralité du film sonne faux et c’est justement tout l’intérêt du truc. Donner aux gens ce qu’ils ne veulent pas. Le spectateur devra effectuer un travail de décodage de ce langage sans conviction, pour percevoir ce qu’il dit de vrai par rapport à sa langue à lui.

GEOFFROY DEDENIS

LEAVE A REPLY

Please enter your comment!
Please enter your name here