[CLASSIQUE INSTANTANÉ] Tout ce que vous avez entendu dire sur le fracassant Parasite de Bong Joon Ho est vrai. Drôle et furieux, universel et subversif, c’est un sommet dans la filmographie d’un cinéaste majeur.

Il est intéressant de noter que dans Parasite, Bong Joon Ho se moque de la tendance de certains de ses personnages à utiliser des expressions anglaises pour dire des banalités, comme si ça leur donnait plus de poids. L’ironie est d’autant plus mordante que le cinéaste a lui-même succombé momentanément à l’attrait de l’anglais comme langue internationale dans ses deux précédents films, intéressants mais frustrants. Revenir à sa langue maternelle semble lui donner plus de force et de tranchant, de même que le retour au premier plan de Song Kang Ho, son acteur des grands films (Memories of murder, The Host). Il joue ici le père d’une famille frappée par le chômage, qui survit en multipliant les petits boulots minables, comme plieurs de cartons à pizza, le tout dans un entresol dont l’unique fenêtre sert de pissotière à tous les poivrots du voisinage. A la suite d’un hasard, un cousin propose au fils de le remplacer en son absence pour donner des cours d’anglais à la fille aînée d’une famille de riches. Dûment accepté par celle-ci, le fils comprend immédiatement le profit qu’il peut tirer de sa nouvelle situation et entreprend de faire embaucher le reste de sa famille à des postes-clé, quitte à éjecter impitoyablement ceux qui remplissaient précédemment la fonction. L’exposition est drôle et caustique, sans chercher à dissimuler les notes sombres qui pointent sous la farce. Naturellement, un bug vient désorganiser les plans des uns et des autres, révélant au passage un certain nombre de vérités dérangeantes.

Formellement, le film se situe dans la lignée de sir Alfred Hitchcock, la rigueur du découpage et la précision de chaque plan affirmant une vision ultra déterminée. La spectaculaire architecture de la maison des riches est mise à profit pour donner du sens, notamment en accentuant son horizontalité pour illustrer l’apparente égalité des deux familles, au moins au début. Évoluant à un même niveau, les uns et les autres apprennent à se connaître, semblent s’apprécier, allant même jusqu’à autoriser la possibilité de la séduction. Mais les choses changent au deuxième acte, et ce qu’on peut dire sans spoiler, c’est qu’il révèle une autre dimension, verticale cette fois, qui remet la réalité en place. Un exemple nous en est donné lorsqu’un orage éclate, déversant sur la ville une pluie diluvienne. Chez les riches, qui habitent sur les hauteurs comme il se doit, la pluie ne fait que glisser. Elle s’accumule dans les bas-fonds, là où la famille pauvre retrouve son appartement non seulement inondé, mais envahi d’excréments refoulés par les toilettes qui débordent. Une façon de contredire la théorie du ruissellement chère aux économistes libéraux, selon lesquels plus les riches prospèrent, plus les pauvres en profitent: ici, le ruissellement n’apporte que des emmerdements.

Quant aux riches, passée leur période d’observation, ils retrouvent rapidement leurs réflexes, leurs préjugés et leur paranoïa. L’un de ces travers se manifeste de façon assez subtile, lorsqu’un enfant riche sent l’odeur des pauvres. Comme c’est une information non cinématographique (elle ne procède ni de la vue ni de l’ouïe), on peut donc douter de sa réalité, mais le fait qu’elle soit détectée seulement par les riches leur permet de manifester leur mépris envers ceux qu’ils considèrent comme inférieurs. Mais chez Bong Joon Ho, la fable sociale s’apparente moins à la simplicité de Ken Loach (opposant les riches oppresseurs aux bons pauvres) qu’à la complexité de Buñuel qui admettait volontiers que l’argent corrompt, mais la misère aussi. Et chez les pauvres, la férocité s’exerce en priorité contre ceux qui les menacent directement, c’est-à-dire ceux qui leur sont immédiatement inférieurs.

L’unanimité autour de Parasite est tellement écrasante qu’elle donnerait presque envie, par un réflexe huysmansien, de lui chercher d’imperceptibles défauts. Mais il faut bien en convenir: non seulement le triomphe de Bong Joon Ho est total et justifié, mais il est réjouissant, parce que des films de ce niveau sont rares, d’autant plus lorsqu’ils sont reconnus dès leur sortie à leur juste valeur.

GÉRARD DELORME

â›” INTERDIT DE SPOILER!
«Si tu me spoiles la fin, je te tue.» En 2019, on ne rigole plus avec les spoilers ni avec les spectateurs sadiques. Après le message de Tarantino demandant Ă  Cannes que l’on n’en rĂ©vèle pas trop sur Once Upon A Time In Hollywood, la sociĂ©tĂ© de distribution The Jokers, a relayĂ© quelques heures plus tard un message de Monsieur Bong incitant la presse Ă  ne pas gâcher le plaisir des spectateurs en dĂ©voilant des moments clefs de Parasite: «Quand vous Ă©crirez une critique du film, je vous prie de bien vouloir Ă©viter de mentionner ce qui va se passer après que le fils et la fille ont commencĂ© Ă  travailler chez les Park, tout comme les bandes annonces s’en sont gardĂ©es. Ne rien rĂ©vĂ©ler au-delĂ  de cet arc narratif sera, pour le spectateur et l’équipe qui a rendu ce film possible, une vĂ©ritable offrande.» A une heure oĂą la chasse aux spoilers fait rage sur les rĂ©seaux sociaux avec le plaisir que certains sots ont eu Ă  divulgacher les derniers Ă©pisodes de la sĂ©rie Game of Thrones, mieux vaut ĂŞtre prudents. Après avoir vu Parasite, on peut comprendre les prĂ©cautions…

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